C’est une grosse entreprise

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C’est une grosse entreprise – la troisième de France –, fondée il y a quarante-trois ans, qu’une vingtaine d’employés venus des quatre coins du monde font fructifier aujourd’hui. Difficile d’évaluer le nombre d’arbres que le mistral malmène depuis ce matin, plusieurs dizaines de milliers certainement, dans une boucle du Lez, sous Colonzelle, tout jeunes encore, qui seront mis en vente l’année prochaine : abricotiers, pommiers, amandiers, pêchers, pruniers…

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L’enjambeur a sarclé les allées de cet immense verger, on voit dessous la terre encore humide, nul besoin de puiser dans les basses eaux du Lez. Se détachent des interminables rangées de pruniers deux silhouettes, qui se penchent et se redressent, on fait la causette. La femme est roumaine, établie depuis dix-huit ans à Valréas. L’homme est venu avec sa femme de Corrèze, il a une trentaine d’années et le sourire des rastas  ; ils rejoindront fin octobre les vignes de la Gironde. Mais aujourd’hui, il font équipe, entent des greffons d’abricotiers sur des porte-greffe de pruniers  ; ils se tiennent par la barbichette, car si la Roumaine est payée à l’heure, le Corrézien est rétribué à la pièce, si bien qu’aucun des deux ne se prélassera longtemps sur la couverture qu’il ont déroulée sous les saules qui bordent la rivière, à l’abri du mistral.
Voilà comment l’équipe fonctionne  : la femme tend à son collègue une tige d’abricotier piquée d’une douzaine d’yeux. Celui-ci en décapsule un avec le tranchant de son greffoir – on appelle ça un écusson – qu’il garde avec précaution entre le pouce et l’index de sa main gauche tandis que, de l’autre, il incise en T le porte-greffe, près de sa base. En usant d’une lame émoussée située à l’autre extrémité de son outil, il écarte l’écorce et y glisse le greffon, comme on glisserait une lettre dans une enveloppe. Cette opération de chirurgie aura duré une quinzaine de secondes et lui rapportera dix-sept centimes.
Il reprend ensuite le rameau d’abricotier déposé dans un seau et recommence l’opération tandis que son équipière termine ce qu’il a commencé, ligature le greffon au porte-greffe au moyen d’un plastique qu’elle enroule quatre ou cinq fois – c’est l’emballage – et dont elle ne laisse dépasser que l’oeil. Ils ont commencé ce matin à 8 heures, ils termineront ce soir à 17, avec une heure de pause à midi, pas plus, étendus sur la couverture au bord du Lez, à l’abri du mistral.
Demain et les jours suivants, le Corrézien fera équipe avec sa femme, ils toucheront alors 25 centimes ; mais ils ne manqueront pas d’échanger leur place pour durer, car emballer et greffer sont à l’origine de maux bien différents. Quant à la Roumaine elle reviendra au bord du Lez en avril prochain, taillera les jeunes arbres fruitiers juste au-dessus du greffon, si bien que vous n’y verrez que du feu lorsqu’aux branches de votre prunier flamboieront des abricots.

Jean Prod’hom