Ce qui embellissait et nourrissait sa vie

Ce qui embellissait et nourrissait sa vie découlait souvent, disait-elle, de ces petits incidents sonores et linguistiques qui ébréchaient ses journées en les faisant tinter sans trop déranger ses habitudes, que certains amateurs provoquent et auxquels elle tentait de donner une forme et, si le temps était au beau, un avenir.

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Ces incidents linguistiques avaient pour théâtre les intervalles ténus d’une phrase en suspens, la dépression d’une voyelle qui tourne le dos à une consonne, un lapsus ou la fatigue ; la courbe à peine audible d’un phrasé, la poussée de deux mots l’un contre l’autre, le retrait malencontreux d’une syllabe, une encouble, un décrochement ; deux mots solitaires, la glissade d’un lieu commun jusqu’au nom du lieu qui l’éveille ; le coulissage d’une action sur une passion, la convergence de deux traits que tout oppose, ou une divergence que rien n’annonce, à l’image des plaques tectoniques et de leurs failles, par où surgit un peu de cette pâte à mots en fusion qui brouille les quartiers de la langue.
Il suffit de marcher et d’être aux aguets, disait-elle, et de garder dans la bouche le pli ténu qui crisse sous la dent, si léger et si volatile qu’il ne se dépose pas au fond de la mémoire, guette au contraire la moindre occasion de prendre la tangente, comme ces taches de lumière dans la nuit qu’on aimerait retenir derrière les paupières, mais qui filent sur les côtés. Il suffit, continuait la vieille, de tourner et de retourner ce pli dans la bouche, sans jamais l’ouvrir, autant de fois qu’il le faut pour qu’il ne s’échappe pas, et de le noter au retour.
J’ai essayé ce matin en-bas la Moille-aux-Blanc, il faisait nuit noire, je marchais en pensant aux mots que je voulais adresser à Pierre Bergounioux, j’ai vu une lueur rose s’étendre sur Brenleire et Folliéran. Au retour j’ai noté ceci : il y a dans toute pente une élévation.