Les Sauges

Les Cullayes / 15 heures

Sur le chemin du Cap Misène et de là vers Procida, l’odeur de la mer me parut plus profonde, plus pénétrante et plus vivifiante que jamais. Chaque fois que je la respire en suivant l’étroite bordure que le flot aplanit, je sens en moi cette légèreté qui est le signe d’une liberté accrue. Il se peut que ce soit parce que cette odeur mélange intimement décomposition et fécondité ; génération et destruction tiennent en elle la balance égale.
[…]
Nous ne trouvons pas ici cependant l’horreur des champs de bataille abandonnés par le guerrier, car ces confuses dépouilles sont sans trêve léchées par les langues minces et salées de la mer carnassière, qui flaire là la substance de son eau et veut à nouveau la boire. Cet inanimé touche aux sources de la vie, et c’est pourquoi son odeur est comme une médecine amère qui dissipe les angoisses de la fièvre. Puis, quand la mer bruit dans le lointain, comme l’un de ces gros coquillages que nous prenions, enfants, sur la cheminée pour y mettre l’oreille et dont la surface rose semblait parsemée de taches bleues par quelque riche maladie, il arrive que la proche idée de la mort verse dans notre sang cette goutte du Léthé qui nous dispose à la mélancolie songeuse et conjure la sombre mascarade de la destruction.

Ernest Jünger, Le Cœur aventureux (traduction Henri Thomas)

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