Baie de Dingle

Dingle / 19 heures

Cher Pierre,

Huit mois que notre voisin de table est à Cork, chez un cousin. Il est arrivé de Strasbourg avec un master de physique, une solide expérience dans le domaine de la restauration et un papier qui devrait lui permettre de piloter un jour un avion, dans l’armée, chez les pompiers ou EasyJet, peu importe c’est un rêve. On l’a rencontré entre deux averses sur la terrasse du Natural Foods Bakery où il travaille, au cœur du parc que la ville de Cork a ouvert sur la rive droite de la Lee.
Notre accent ne lui est pas étranger, il a atterri Il y a une dizaine d’années dans le canton de Vaud pour ramasser du tabac dans la Broye. L’homme qu ne se départit pas de son sourire est tout jeune, vingt cinq ans à peine ; il en est pourtant à sa seconde ou troisième vie, et on ne voit aucune raison qu’il n’en vive pas encore une douzaine ; depuis qu’il s’est établi à Cork il a mis de côté quelques centaines d’euros, il lui en faut encore plus de 40000, c’est le prix de la seconde partie de son brevet de pilote.
Il est 10 heures, on prend la N22 pour rejoindre Dingle, une petite ville de pêcheurs située à l’extrême ouest des îles britanniques, isolée, que tout oppose à celle de Lowestoft, à l’extrême est des îles britanniques. Sebald l’évoque dans Les Anneaux de Saturne : Lowestoft a été dans la seconde partie du XIXème siècle l’un des plus importants ports de pêche du Royaume-Uni et une station balnéaire connue mais qui, dévorée par la fièvre de la spéculation à la fin du XXème siècle, s’est retrouvée sinistrée. La petite ville de Dingle devrait avoir échappé aux vicissitudes et au destin de Lowestoft, même si la reine Victoria a fait un saut en 1861 dans la ville de Killarney, à l’entrée de la presqu’île, pour lancer celle-ci dans le concert des stations de villégiature. Les habitants de Dingle devraient avoir vécu le dos à la terre et les yeux dans le vide, loin des centres où s’est écrite l’histoire du capitalisme, tournés vers sa fin avant même d’avoir commencé. Des résistants sans le vouloir, qui n’auraient jamais cédé au charme de nouvelles installations balnéaires, d’une nouvelle jetée, de pontons de promenade, de nouveaux réverbères, évitant ainsi l’ombre des ruines, les baisses saisonnières, les façades rongées par l’humidité, les jardinets à l’abandon.
Nous sommes arrivés à Dingle dans l’après-midi, sous la pluie et dans un déluge de verts et de gris, nos hôte nous ont accueillis avec un grand sourire. Pour le reste ce n’était pas tout à fait ce que j’imaginais.

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