Eglise Saint-Antoine

Lisbonne / 12 heures 

Cher Pierre,
La découverte dans le sable à Cais do Sodré de la carte Viva d’un Portugais et de cinq cartes de crédit appartenant à un ressortissant écossais réoriente complètement ma balade dans les rues de Lisbonne : elle me conduit d’abord au poste de police le plus proche ; au musée consacré au patron de Lisbonne ensuite, saint Antoine, invoqué notamment par les croyants pour retrouver les objets perdus. J’ignore si l’Ecossais allumera un cierge, je tiens pour ma part à remercier le patron et à faire plus ample connaissance avec lui.
Il est né en 1191, m’apprennent les panneaux de l’exposition en anglais et en portugais, a étudié chez les chanoines de la cathédrale de Lisbonne, fait son noviciat à Faro chez les Augustiniens puis étudié la philosophie et la théologie à Coimbra.
Le martyr de cinq franciscains décapités au Maroc l’amène à rejoindre le mouvement du Poverello au couvent dos Olivais à Coimbra, il est conquis, son choix est fait. C’est lors de son retour d’un voyage au Maroc – au cours duquel il amène à la foi chrétienne quelques musulmans – qu’un coup de vent le jette sur les rivages de la Sicile ; il en profite pour faire quelques conférences remarquées en Italie et s’y établit. Il y sera très actif, à Rome notamment. Il mourra près de Padoue en 1231, cinq ans seulement après son maître.
Le musée n’est pas riche et les candidats à une visite ne sont pas prêts à placer trois euros dans l’affaire. Les plus curieux font mine d’entrer avant de s’arrêter, comme les poules qui suspendent à l’aube leur mouvement sur le seuil du poulailler ; mais à la différence des touristes qui font marche arrière les poules, elles, toutes se jettent à l’eau.
J’en ai, malgré ma bonne volonté, plein le dos lorsque j’en sors, passe dans l’église voisine consacrée au saint, en vitesse, jette un coup d’œil à la chambre où, dit-on, le petit Antoine est né et ou Jean-Paul II est venu se recueillir ; ce n’est pas une chambre d’enfant mais une crypte surchauffée aux arcs surbaissés.
Dans l’église reconstruite après le tremblement de terre de 1755, une famille de dévots français enchaîne ce matin un chapelet d’Ave, dans leur langue je vous prie. Rien dans leur voix n’indique que monsieur, madame et leurs cinq enfants viennent du Puy, de Brive ou de Limoges, là où saint Antoine fut également très actif. Chacun prend les commandes à son tour de la récitation du rosaire ; c’est sans compter avec le quatrième des enfants qui oublie de s’agenouiller, il prend une taloche ; quant au benjamin, il est autorisé à se taire, il regarde le saint perché à la croisée du transept en léchant les barreaux du portail de clôture.
Je laisse Lisbonne à ses saints et prends le métro jusqu’à Oriente, cette matinée en ville m’a décidément suffi ; puis le 431 ; le vent remonte le Tage avec la marée, au bar de l’Associação de pescadores de Alcochete les retraités lézardent, c’est l’occasion de m’y essayer.
Je longe ensuite le fleuve et mets la main sur quelques merveilles ; me prend soudain l’envie d’ajouter quelques chapitres à Tessons. Une idée que j’écarte bien vite lorsque je m’avise que mon téléphone a disparu, déposé certainement sur un caillou en cours de route. Je prie saint Antoine de me donner un coup de main, impossible en effet de le retrouver sans assistance divine sur une grève rendue méconnaissable par la mer qui s’est retirée.
Le saint non seulement intercédera en ma faveur, après deux heures de recherche vaine, en le jetant littéralement à mes pieds, mais il me fera encore rencontrer, quelques minutes après, une artiste autrichienne amoureuse d’un Portugais, qui agite à l’horizon un sac en plastique. Je reconnais le bruit caractéristique des morceaux de vaisselle qui s’entrechoquent : elle en ramasse elle aussi depuis plusieurs années, mais pas les mêmes, on sourit, nous ne serons pas rivaux. Mon téléphone retrouvé, je suis en mesure de noter son adresse et celle de son site, je lui refile les miennes.

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