Portalban

Bibliothèque / 19 heures

Il pleut de travers, le vent retourne mon parapluie à la Mussilly ; je continue pourtant sur le grand tour, sans Oscar qui, au perron déjà, a mis les pieds contre le mur.
Accroché à mon parapluie, je peine à prendre des notes sur mon iPhone ; les sensations, ou plutôt les perceptions que ces notes ont la vocation de retenir vont en tous sens ; elles semblent pourtant respecter toujours davantage un ordre, une intelligence bricoleuse ; elles ouvrent des passages entre des régions qui n’étaient encore désignées que par des noms, ou à l’intérieur d’elles, font écho à d’anciennes perceptions, en relancent certaines, en rapatrient d’autres.
Je m’étonne de ce que peut notre cerveau, capable dans son théâtre de stocker, de figurer, d’organiser, d’amender, de déplacer, d’accueillir aussi l’imprévisible et l’hétéroclite.
Tout semble très clair par instants, et je pressens que ce tout qui n’est encore qu’une songerie est susceptible de trouver une incarnation, non seulement un sens et une orientation, mais une signifiance et un avenir. Les accès, les échappées et les seuils qui mobilisaient mon attention prennent soudain la consistance des éléments qu’ils ont pour tâche de faire vivre, et ces éléments inertes deviennent en retour des accès, des échappées et des seuils.
Il faut bien que le mouvement devienne tôt ou tard un objet si l’on désire que quelque chose nous touche au sens propre et que ce quelque chose touche en même temps à l’évidence de ce qui n’était pas encore et qui se lève décidé et bégayant. Ça pourrait être ça écrire.

 

L’abbaye de Saint-Jean est fondée en 1093 par des bénédictins, sur une butte à l’abri des inondations, île autrefois, sur la rive droite de la Thièle aujourd’hui, à deux pas du lac de Bienne.
Elle est occupée dès 1528 par les baillis de Cerlier, plus tard par le receveur du péage de l’ohmgeld. Certaines parties sont détruites, d’autres sont transformées en greniers
Le gouvernement bernois cède le site en 1834 à un marchand drapier, Louis Roy. Il y introduit une fabrique de tuiles qui nécessite l’installation de fours, la mise à disposition de locaux de séchage. Louis Roy diversifie bientôt ses activités, il se lance dans la fabrication de vinaigre, et d’encres d’imprimerie. Il monte bientôt la première usine de traitement de la tourbe collectée dans le marais tout proche, en retirant la terre et en la condensant pour en faire un combustible. Le site est bouleversé
L’abbaye ou ce qu’il en reste retourne en 1883 à l’état bernois, qui en fait un établissement correctionnel. Certains bâtiments s’effondrent, d’autres sont transformés. Saint-Jean devient en 1911 un pénitencier pour buveurs, oisifs et gens de basses mœurs ; plus prosaïquement établissement de travail en 1956, établissement d’exécutions de peines enfin en 1978. Depuis cette époque on multiplie les sections – parmi celles-ci une section d’observation et de tri.
Au centre du pénitencier depuis toujours, encore, un clos vert, le cloître.

 

Vous n’êtes pas sans savoir que je suis le baron von Risach…

Je suis né dans le village de Dallkreuz dans ce qu’on nomme l’Arrière-Forêt…

Mon temps, fit-il, est ainsi compté que je puis à loisir considérer ma fin ou disposer de lui à mon gré : car que reste-t-il de particulier à accomplir à un vieillard tel que moi ? Qu’il arrange des fleurs à son gré dans les quelques heures qui lui restent. C’est au fond ce que je fais ici dans ce domaine. Il se pourrait de surcroît que ce que je veux vous confier revête quelque importance, l’avenir, sans doute, nous le dira. Aussi vais-je poursuivre et laisser mon récit obéir à sa loi…

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

 

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