Muriel Pic | Rügen

© Bidone 2013

En 1937, l’Allemagne nazie présente, lors de l’Exposition universelle de Paris, les plans et la maquette du camp de vacances géant que l’architecte Clemenz Klotz a conçu et qui sera réalisé sur l’île de Rügen. Inauguré avant la guerre, ce camp n’accueillera pourtant jamais les citoyens méritants du IIIe Reich. Viendra s’y entraîner la police d’un bataillon d’exterminations ; les blessés de la guerre trouveront bientôt un lit dans quelque-unes des chambres doubles de cette prison balnéaire, caserne ensuite, camp d’entraînement enfin. On projette d’y aménager aujourd’hui des hôtels de luxe. 

Muriel Pic saisit en un long poème et d’anciennes cartes postales ce qui ne passe pas dans cette histoire, résiste, affleure : les poisons fades et inodores de l’horreur qui se prépare, les fruits amers du mariage de la force et de la joie, du travail et des loisirs, les ombres noires laissées par l’encamaradement forcé des hommes. Entre la cité philosophique et la cité totalitaire, il n’y a qu’un pas, un pas encore.

Il y a pourtant en deçà et au-delà, là, rappelle Muriel Pic, l’île de Rügen de Caspar David Friedrich et, aujourd’hui encore, le secret de la mer, de l’herbe, du mouton des marais et le rythme élémentaire.

Contre le travail mort 
des appareils.
Contre les vacances mortes
du tourisme à la chaîne.
Contre l’ordre mort
des normes.
Il y a une voix
un geste
une hypothèse lyrique
– et des larmes.

Rügen, Élégies documentaire, Muriel Pic, Éditions Macula, 2016

PS
Lorsqu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme rédigent l’article 24 : Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques, les hommes auraient dû une fois encore se méfier.

On ne peut en effet s’empêcher de penser aujourd’hui que cette mesure permettait d’abord de mettre à la disposition de ceux qui n’ont jamais manqué de rien, des employés en bonne santé, pleins de de cette santé joyeuse et de ces forces vives dont ils pourraient tirer profit. Cinquante ans auront suffi pour que le monde entier souscrive à ce programme.

 

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