Le Grand Blasket

Dunquin / 17 heures

La plus âgée des filles fut la première à partir, elle passa une année ou deux à travailler à Dingle, quelque part dans la campagne environnante pour y gagner un peu d’argent; elle était impatiente à l’idée de partir, elle reçut également le soutien de ses parents restés à la maison. Le prix du trajet n’était pas très élevé à l’époque, je crois que vous pouviez voyager de Cobh à New-York pour six livres. Une fois en Amérique, elle pensa à ses frères, à la maison de l’autre côté de l’océan, qui n’avaient rien à faire et aucun moyen de gagner de l’argent sinon en mendiant; elle leur envoya l’argent pour le trajet dès qu’elle en eut les moyens. Ils partirent l’un après l’autre […]
Voilà comment la jeunesse et la vigueur des insulaires fut détruite, ils partirent en Amérique.

Seán O’Crohan

Si les îles Blasket constituent les premières terres habitables quand on quitte la pointe la plus occidentale du continent européen pour l’Amérique, elles constituent également, à ma connaissance, les seules îles évacuées sur ordre d’un gouvernement, au prétexte que la vie de leurs habitants était trop difficile. L’évacuation eut lieu le 17 décembre 1953, ils n’étaient plus que 22.
Après-midi donc au centre d’exposition des îles Blasket qui présente leur histoire, leur littérature et leur vie quotidienne. J’en ressors avec L’Homme des îles de Tomás O’Crohan, traduit par Jean Buhler en 1989. Celui-ci, mort à la Chaux-de-Fonds au printemps dernier, a eu l’idée de cette traduction en 1949 déjà alors qu’il pêchait la morue et lisait ce récit à bord d’un chalutier islandais, bouleversé par la vie de cette petite communauté européenne et atlantique.
Il n’en reste rien sinon quelques ruines, écrit Jean Buhler, pierres délitées, champs incultes, bruyères et je ne sais quelle atmosphère tissée de récits. Je m’y rends demain si le temps et les marées me le permettent, avec dans la poche la traduction de Jean Buhler.

Cappagh

Dingle / 19 heures

Cher Pierre,

Dingle n’a pas échappé, contrairement à ce que j’imaginais un peu naïvement, à la vague des grands bouleversements de la seconde moitié du XIXème siècle; ceux-ci ont obligé ses habitants à voir plus grand et à ouvrir une ligne de chemin de fer entre Tralee et Dingle qui a accéléré, dès 1880, l’acheminent du poisson vers les centres de distribution. On devine son tracé dans le vieux bâti et on prend acte des transformations qu’il a générées dans un port qui a grandi trop vite.
En face de la gare qui n’existe plus, en bout de ligne, de l’autre côté de la jetée aux bites de laquelle sont amarrés quelques bateaux de pêche, demeurent les anciens locaux de conditionnement du poisson, transformés en fish and chips; son patron m’a fait voir un livre qui contient quelques photos de ce train, de ses wagons, de leur mise en service et de leur désaffectation en 1953, lorsque les autorités décidèrent d’offrir aux camions frigorifiques une route au revêtement tout neuf qui sonna le glas de la ligne Tralee-Dingle.
Il convient de s’étonner une fois encore de la faible durée d’exploitation de ces trains qui ont nécessité des investissements colossaux, conçus pour le transport des richesses locales et retirés de la circulation, pour la plupart, entre le milieu du siècle passé et les années septante, un peu avant qu’on ne s’avise qu’ils auraient pu constituer une excellente alternative à la voiture et offrir les lignes directrices à l’aménagement de nos territoires.
Les parkings qui prolifèrent à Dingle entre l’ancienne voix ferrée et l’océan ont congestionné le centre, on ne voit plus d’issue. C’est ce que m’a confié la femme qui nous a accueillis au Grey’s Lane – un restaurant où il fait bon manger – alors qu’on s’en allait; elle y travaille depuis quelques mois déjà, arrivée là après un long détour par le Canada et un retour à la case départ, la Belgique où elle est née et où elle a fait ses classes puis obtenu un master en archéologie et en histoire de l’art.
Aucune amertume dans sa voix, une reconnaissance même pour la beauté de ce coin de terre et la gentillesse de ses habitants qui font croire à un bonheur gaélique, mais ils ne compenseront pas l’impression insistante que quelque chose s’est arrêté à Dingle, pris dans les rets de la consommation, des fish & chips et des boutiques, des pubs et des bed & breakfast, des restaurants et de la laine d’Aran. Elle l’avoue, son cœur la porte désormais ailleurs.

Baie de Dingle

Dingle / 19 heures

Cher Pierre,

Huit mois que notre voisin de table est à Cork, chez un cousin. Il est arrivé de Strasbourg avec un master de physique, une solide expérience dans le domaine de la restauration et un papier qui devrait lui permettre de piloter un jour un avion, dans l’armée, chez les pompiers ou EasyJet, peu importe c’est un rêve. On l’a rencontré entre deux averses sur la terrasse du Natural Foods Bakery où il travaille, au cœur du parc que la ville de Cork a ouvert sur la rive droite de la Lee.
Notre accent ne lui est pas étranger, il a atterri Il y a une dizaine d’années dans le canton de Vaud pour ramasser du tabac dans la Broye. L’homme qu ne se départit pas de son sourire est tout jeune, vingt cinq ans à peine; il en est pourtant à sa seconde ou troisième vie, et on ne voit aucune raison qu’il n’en vive pas encore une douzaine; depuis qu’il s’est établi à Cork il a mis de côté quelques centaines d’euros, il lui en faut encore plus de 40000, c’est le prix de la seconde partie de son brevet de pilote.
Il est 10 heures, on prend la N22 pour rejoindre Dingle, une petite ville de pêcheurs située à l’extrême ouest des îles britanniques, isolée, que tout oppose à celle de Lowestoft, à l’extrême est des îles britanniques. Sebald l’évoque dans Les Anneaux de Saturne: Lowestoft a été dans la seconde partie du XIXème siècle l’un des plus importants ports de pêche du Royaume-Uni et une station balnéaire connue mais qui, dévorée par la fièvre de la spéculation à la fin du XXème siècle, s’est retrouvée sinistrée. La petite ville de Dingle devrait avoir échappé aux vicissitudes et au destin de Lowestoft, même si la reine Victoria a fait un saut en 1861 dans la ville de Killarney, à l’entrée de la presqu’île, pour lancer celle-ci dans le concert des stations de villégiature. Les habitants de Dingle devraient avoir vécu le dos à la terre et les yeux dans le vide, loin des centres où s’est écrite l’histoire du capitalisme, tournés vers sa fin avant même d’avoir commencé. Des résistants sans le vouloir, qui n’auraient jamais cédé au charme de nouvelles installations balnéaires, d’une nouvelle jetée, de pontons de promenade, de nouveaux réverbères, évitant ainsi l’ombre des ruines, les baisses saisonnières, les façades rongées par l’humidité, les jardinets à l’abandon.
Nous sommes arrivés à Dingle dans l’après-midi, sous la pluie et dans un déluge de verts et de gris, nos hôte nous ont accueillis avec un grand sourire. Pour le reste ce n’était pas tout à fait ce que j’imaginais.