Baie de Brandon

Fahamore / 12 heures

Cher Pierre,

Quand on eut fait nos valises et qu’on les eut placées côte à côte dans le coffre de la Skoda louée à Cork, on se rendit en famille au centre-ville, plus précisément au Fenton’s of Dingle pour un dernier repas; je commandai une bière brassée dans le Kerry et, tandis que nous nous réjouissions des heures passées ensemble, j’ouvris à la dérobée le cahier dont je ne m’étais pas séparé depuis que nous avions quitté le Riau.
Je le refermai bien vite, les cinq premiers pages regorgeaient de débris: plans foireux notés peu avant qu’ils ne prennent l’eau, nuances de vert – vert pré, vert bocage, vert maigre, lagon, vert foncé de Sibérie, vert acide, vert Austerlitz -, idées mal équarries, bois de chauffe, morceaux de terre cuite, chutes, pensées orphelines, bois flottés, vues télégraphiques du Blasket, de Cobh et de Dublin, adresses, horaires de train, variétés de gris, planches rongées par le sel, larmes, bonnes adresses, petites et longues séries, adresses e-mai, plumes et images de mon naufrage – une chaise, un escabeau, des pommes.
Les pages suivantes de mon cahier étaient blanches, pas un mot à propos de ce dont j’avais entraperçu la trace au Grand Blasket et dont je cherche la formulation, qui mettrait ma vie enfin à l’abri du trop tard et du trop tôt, là où elle a commencé, juste assez tôt pour faire avec ce qui lui manque et la remplit, là où tout continue. Et y être pour de vrai.

Plage Blanche

Le Grand Blasket / 11 heures

Cher Pierre,

Une centaine de phoques se roulent sur la plage du Grand Blasket tandis que la cinquantaine de passagers du Lady Breda, embarqués sur un zodiaque par demi-douzaine, y mettent le pied à un peu plus de 11 heures.
La moitié des phoques, qui se méfient de ces nouveaux arrivants, prend le large; les seconds s’enhardissent, ceux qui restent s’inquiètent, une douzaine attend de voir venir, tout le monde comprend alors que les autochtones ne prolongeront leur sieste qu’à certaines conditions.
C’est un Italien en costume de bain aux couleurs de la Juventus de Turin qui, bien décidé à nager avec eux, les fera fuir en témoignant de ses bonnes intentions par des cris qu’il croit faire partie de leur langue. Trop c’est trop, ils plongent dans la première vague venue, ondulent avant de prendre la poudre d’escampette. Je les reverrai au nord de l’île, dans de petites criques, par petits groupes ou par deux, la mère et sa fille ou son fils.
Le Grand Blasket appartient en réalité, depuis 1953, aux moutons qu’un lainier du continent vient tondre une fois par année, à deux ânes qui vivent flanc contre flanc, et aux lapins qui ont multiplié les galeries depuis que les insulaires ne les chassent plus; j’en ai vu trois, pas très farouches. Le ciel, lui, appartient aux cingles et aux goélands. Aucune autre âme qui vive sinon celles de la bruyère, du trèfle et des linaigrettes, et celle d’un chemin dans l’herbe rase qui suit un vieux tracé dont la tourbe se souvient, il monte sans effort jusqu’à un col qui permet de repasser sur le versant occidental et de rejoindre par en-haut les restes de la douzaines de maisons occupées autrefois par les insulaires. Certaines sont en cours de restauration, deux ravalées à la chaux; une troisième, à la porte jaune, semble même occupée: on devine derrière les carreaux de la petite fenêtre orientale un cierge, un rouet, un verre, quelques pinceaux, un chapeau, et dehors un panneau solaire.
Je lis au retour, à l’arrière du Lady Breda, les premières pages du récit de Tomás O’Crohan; il n’y est pas question de phoques que les hommes importuneraient, mais de marsouins et d’une pêche sur la Plage Blanche, miraculeuse et sanglante.