Jardin

Riau Graubon / 17 heures

Dépose les trente-six casses du meuble d’imprimeur ramené hier de Toulouse sur les carreaux de la véranda. Sandra descend à la mine, les filles à Mézières. À son réveil, Arthur me donne un coup de main pour transporter le corps du meuble, il déjeune, je le dépose à l’arrêt de bus.

Pas de lecture aujourd’hui, ni demain ni après-demain. Rester dans la nuit, ne pas gaspiller ses forces; n’avoir en tête, derrière la tête, sous les yeux… que la possibilité de… De quoi en réalité? un récit? des notes? un journal? Etapes, tracés, voix, nuits; la lune et le soleil pour les éclairer.
Louise surgit alors que je transfère des tessons, il n’est pas 10 heures comme je l’imaginais mais l’heure de manger; je réchauffe en catastrophe le riz d’hier.

La barrière de la déchèterie est levée, j’y dépose verre et papier. La terre ne parvient plus à absorber la pluie qui tombe sur les dix centimètres de neige tombées hier; le cumul l’asphyxie, je soulève le couvercle de l’ancienne fosse septique pour la soulager.

Centrale nucléaire de Cruas-Meysse

Cruas / 13 heures

Dimanche pluvieux dans les Cévennes et le Vivarais, rues désertes, serres éventrées, maisons abandonnées, hôtels fermés, cadenas et chiens méchants. Même chose de l’autre côté du Rhône. il suffirait pourtant d’un rayon de soleil pour que les ruines se réveillent et que quelque chose ressuscite

Nougat, pâtes de fruits, calissons et macarons à l’entrée de Montélimar. Autoroute à Romans.

Johann Rudolf Schneider, l’idéologue de la correction des eaux du Jura, charge Albert Bitzius – alias Jeremias Gotthelf – d’écrire un roman qui s’attaquerait aux guérisseurs et aux charlatans de la santé. Paraîtra en 1844 Wie Annebäbi Jowäger haushaltet und wie es ihm mit dem Doktern geht, traduit en français en 1895, sous le titre de Anne-Babi et sa manière de tenir ménage et de guérir les gens. 

Avenue François Mitterrand

Castelnaudary / 10 heures

Balade autour du Grand Bassin, soleil le long du Canal du Midi et dans la vieille ville déserte; on joue des orgues dans la Collégiale Saint-Michel. J’entre, derniers offices, au revoir Fernande, 94 ans, une trentaine de personnes, le prêtre en complet-veston.

Sur le seuil de sa maison…
Quand les portes de la vie s’ouvriront…
Comme à ton premier jour brillera le soleil.

Café sur les Champs Elysées, au Français; deux admiratrices d’une quarantaine d’années, les yeux rouges, commentent l’entrée dans l’église de la Madeleine des amis de Johnny, puis l’arrivée de ses proches: femmes, enfants, petits-enfants, marraine, président et présidente, une ribambelle de comédiens; elles s’étonnent en passant de l’absence de la reine d’Angleterre. Deux bikers sirotent une bière au bar, les yeux à l’abri derrière leurs lunettes de soleil. Ils se déhanchent, boivent et reboivent, disent à qui veut les entendre que s’ils boivent, c’est à cause du chagrin et à cause que la mort de Johnny ça n’arrive qu’une seule fois dans la vie, vive la France.
Le corbillard qui transporte le cercueil blanc est de marque inconnue, aucune plaque d’immatriculation, Johnny vit dans décidément dans un autre monde, un monde intermédiaire, les limbes.

Les funérailles nationales de l’auteur du très beau Requiem pour un fou  m’ont fait prendre du retard, je n’arrive dans la banlieue de Toulouse qu’après 14 heures et peine à sortir du périphérique; le brocanteur m’attend toutefois dans son atelier situé rue Velasquez à deux pas de l’aéroport; il me parle de son père antiquaire, de son job depuis quelques années, restaurateur et revendeur de matériel industriel; on charge le meuble d’imprimeur dans le Nissan, ça passe tout juste; fracas dans le ciel, je ne m’y ferai pas, lui non plus, c’est pour cela qu’il habite en ville avec sa femme et ses enfants, loin d’Airbus.

Je sors de l’A9 entre Nîmes et Montpellier, prends la route de Sommières, Quissac, Sauve. La nuit est tombée sur Saint-Hippolyte, ni hôtel ni chambre d’hôte, une ville méconnaissable, fantôme, vingt ans que je n’y étais pas retourné. Je passerai la nuit à Alès, chambre 15, deuxième étage. En face de la gare.