Moille-Cherry

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Difficile de ne pas mettre en relation, à nos latitudes, l’histoire du livre avec celle du poêle; on attend en effet du premier qu’il procure à notre âme frigorifiée une chaleur comparable à celle que le second offre à notre corps. N’en restent que des cendres.
J’allume un feu, le jour est blanc; Sandra est descendue au marché, Louise dans le train pour Valleyres, Arthur bat la campagne.

A 10 heures, j’embarque l’amie de Lili à Mézières, qui lui raconte son stage de vétérinaire. Elles partagent leurs expériences: soins dentaires – détartrage et extraction -, percements d’abcès, fausses couches, mais aussi et surtout stérilisations et castrations de nos amies les bêtes. Que du bonheur, semble-t-il; cette semaine n’a pas entamé leur rêve.

Longue promenade avec Oscar dans la bise; je crois avoir trouvé un point d’appui pour mon entreprise, assez éloigné pour l’embrasser dans son ensemble et pour donner aux voix qui l’habitent la possibilité de s’intercaler, et donc d’intervenir, de se concerter, de se relayer, d’interférer, de se contredire, de se relancer. Ombre, lumière et point aveugle.
Dire la vérité suppose parfois qu’on s’en éloigne, non pas qu’on le veuille, c’est en effet elle qui l’exige en nous repoussant plus loin chaque fois qu’on croit y toucher. Jusqu’à nous renvoyer à l’endroit même où l’on est, dans ce que nous sommes, c’est-à-dire là où elle nous a mené dans ce que nous sommes devenus.

Bois Vuacoz

Riau Graubon / 11 heures

Il a neigé cette nuit et il neige encore ce matin, je fais du feu dans le poêle; Sandra conduit Lili à Montheron pour son dernier jour de stage, Louise et Arthur vont à l’école. Je regarde entre huit et dix Sailor et Lula (David Lynch, 1990), puis sors avec Oscar qui se régale. La neige, qui a cessé de tomber, s’est mise en grappe autour des pattes d’Oscar et rythme ses courses; il n’en abuse pas, Oscar n’est pas un cabotin.
Je craignais l’hiver et ses gris, ses noirs, ses blancs, et voici que j’y suis. Mais le bleu du ciel apparaît soudain derrière les branches des arbres, les nuages, et se répand comme sur du papier buvard: c’est la naissance des couleurs et le souvenir des premières cartes postales. Le soleil vient terminer bientôt le travail et tout est transfiguré.

Sous la hotte de la forge, le désordre ne laisse plus de place aux noces du fer et du feu: plus non plus de chevaux à ferrer; l’héritier du maréchal d’Oron a fait toute sa carrière dans la petite serrurerie, aujourd’hui il remet en état les tondeuses des alentours. Il trouve cependant, dans un coin de son atelier, un axe de poignée, pour remplacer celui de la porte de notre véranda qui a lâché. Je ne connais pas la longueur, il m’en remet deux pour des essais, de gré à gré; on se revoit lundi matin. Je fais quelques courses, écoute la radio en rentrant, il est question de Pontormo et de La Ricotta de Pasolini. Je fais à manger tandis que Louise bobe à la Mussilly; Lili est à Forel. Arthur s’entraîne à Yverdon, il participera avec son groupe de parkour à une Mère Courage qui sera présentée au printemps prochain à Mézières; je connais la cantinière.

Île Saint-Pierre

Douanne / 12 heures

Olympia, Simme, Evi, Ornella, Dora, Emmi, Miriam, Heidi et Schwable ont occupé l’étable de Meienried à la fin des années nonante, leurs noms sont écrits à la craie sur des ardoises fixées au-dessus des mangeoires. Les dernières à coup sûr, c’est en effet dans ces années-là que Barbara et Fredi ont réorienté et diversifié leurs activités.
Barbara a disposé ce matin une cinquantaine de couverts sur les cinq tables qu’elle a dressées: des sets de table et des serviettes rouges, des bouteilles de vin rouge, des bougies rouges. A l’intention d’enseignants de Büren qui viennent ce soir fêter Noël autour d’une fondue.

Le chemin des Paiens, bordé par deux hautes haies d’épines noires, de lianes et de roseaux, devient vite interminable, je poursuis sur les prairies fauchées cet été. Personne sur l’île sinon une joggeuse, un ouvrier qui boutique autour d’un des chalets de vacances construits dans les années 60, Rousseau et le fermier de l’île qui nourrit ses vaches noires. Quelques volets sont fermés mais le cloître est ouvert, pierres jaunes de Hauterive et molasse grise, feuilles d’or d’un érable; l’hôtellerie ouvrira ses portes en mars. Des oies cancanent dans le pré, je m’approche, elles s’envolent, j’ai le temps de les compter: dix-sept.

Halte dans deux boulangeries du Vully, Erlach et Salavaux, j’en sors avec des chocolats, des tuiles et un gâteau du Vully. Verveine à l’hôtel de la Couronne à Avenches, il neige, retour dans le Jorat.