Le regard éloigné



De la route qui conduit de Lucens à Yvonand, entre Cremin et Prévondavaux, j’aperçus très distinctement dans le ciel qui laissait le jour filer à l’ouest le ventre immobile d’un omble chevalier dont la tête et les nageoires s’enfonçaient dans la nuit. Je ne songeai qu’un bref instant enfourcher l’animal pour m’assurer que d’autres régions aux tropiques de l’univers ne me livreraient pas des trésors intacts. Je décidai de ne pas troubler le silence des mers et des cieux, de consentir aux formes les plus malheureuses de mon existence historique de ne pas succomber aux promesses rêveuses, de me satisfaire de ces brefs intervalles entre chien et loup à l’occasion desquels il nous est donné de saisir l’essence de notre existence « dans ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société: dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos oeuvres; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis; ou dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat ».
L’omble chevalier avait disparu derrière les bois de Prévondavaux et rien n’avait vraiment changé dans l’aquarium, je pouvais seulement me reprocher ne ne pas avoir regardé assez le ciel, le ciel et ses nuages.

Jean Prod’hom

Dimanche 1 novembre 2009



Prétendre que le quartier n’a pas changé et que je le retrouve comme il était autrefois ne me le livre pas plus qu’il ne m’en éloigne. Indifférent à l’idée qu’un jour je pourrais souhaiter revisiter ce que je ne songeais pas même quitter, je n’y étais pas plus présent autrefois que je ne le suis aujourd’hui tandis que je cherche les signes d’une irréfutable présence, le nom d’un rêve gravé dans la pierre qui m’auraient aidé à saisir un instant, cet instant qui m’avait vu m’arrêter un dimanche matin au bout d’un trottoir, un ballon à la main.
Ce n’est pas à pied que je reviendrai sur mes pas, mais en suivant les traces de cet absent dans la mémoire duquel je me glisse pour n’y rien trouver qui relève de ce qui fut. La mémoire de l’absent est vide comme la mienne. La rue est déserte, intouchée, le temps s’est glissé avec les mauvaises herbes entre les pavés du trottoir, pas de saisons, pas l’ombre d’un dimanche matin, aucune question, pas même les rebonds d’un ballon dont je percevrais l’écho et que je renverrais à l’enfant qui joue, mais des pierres qui ne nous ont pas vu passer, qui n’ont pas bronché, qui ne bronchent pas, nous n’y étions pas, l’instant dure intact et montre du doigt la marée qui pousse et reprend tout.

Jean Prod’hom

Petit Pierre, Aloïse, Laure, Carlo, Richard…



Silencieux, buissonniers, iconoclastes, secrets, libres, orphelins, capricieux, assassins, incendiaires, solitaires, passionnés des dentelles, mie de pain, tamis, scotch, galets, morceaux de gomme, sucre cuit, chiffons, barres de métal, papiers peints, manche de cuiller brisé, moules, feuilles écrasées, teintures pour cheveux, débris d’avion, vernis marin, vernis à ongles, ciment, tissus rapiécés, cabanes, bobines, peurs, ressorts, boîtes de conserve, calicots, accordéons, stylos à bille, enveloppes, tranchet de cordonnier, bris de verre, lacets de chaussure, journaux, plaques de liège, sciure de bois, coquilles d’oeuf, rubans, tissus, colles, souches, vis, papier d’emballage, peinture à l’huile, tôles, crayons de couleur, pâte de dentifrice, transistors, cailloux, peluches, blanc d’œuf séché, laine, tessons, couteaux, balais, anses de pot de chambre, prises électriques, poignées de porte, souvenirs, médicaments, rouleaux à pâtisserie, transistors, bois flottants, sable, fil de fer, bidons, ampoules usagées, briques, mines de plomb, os, branches, cartons, feutres, ombres, bouts de ficelle, couvercles, bouchons, graffitis, clous, papiers coupés, coquillages, caramel, bigorneaux, encre d’écolier, calendriers, craies grasses, tuyaux en plastique, coraux, suc de pétales, fils de soie ou de coton pêle-mêle, cousant ensemble une certaine idée de la douleur, la force des vertus, la loi des échanges, quelques espèces d’oiseaux disparus qui chantent dans des aquariums, les vaches à la lisière du bois quand il pleut, les bielles, l’asymétrie de nos jours et la symétrie des visages, les exploits de Don Quichotte, les rebellions silencieuses, le manège des us et des coutumes, la résurrection des mandorles, le chants des vagabonds, nos existences prophétiques, les tours de la fortune, le temps libre, la multiplication des Olympes, les révolutions discrètes, la guerre, la nécessaire exactitude, les gondoles à Venise, les trésors des décharges, l’inadmissible pauvreté, la misère muette et sèche, demain.

Jean Prod’hom