Brenleire et Folliéran

Riau Graubon / 16 heures

On déjeune, les enfants partent à l’école; Sandra a congé, elle travaille au salon, moi à la bibliothèque. Grande boucle en sa compagnie et celle d’Oscar à 9 heures, avec des gants et un bonnet, la bise et le brouillard. Froid vif aiguise le pas, écrit Sylvie, on parle de choses et d’autres en évitant les pièges, les fondrières, les gouilles, la neige et la boue. Le soleil n’est pas loin.

Je traverse au retour La Mort dans l’instant mortel, seconde partie de l’ouvrage que Jankelevitch a consacré à la mort, un long texte qui fait du bien en donnant corps à ce qui n’en a pas, mais qui a le défaut de s’apparenter à la transcription d’un cours, fait de grandes avenues et d’improvisations, de trouvailles et de redites.
Visionne ensuite un film de Michael Hoffmann, Tolstoï, le dernier automne, qui raconte les dernières années de l’écrivain, commande La Fuite de Tolstoï de Alberto Cavallari et Tolstoi est mort de Vladimir Poznez.

Lili nous rejoint à un peu plus de midi, je réchauffe le solde du riz, fais une salade, coupe des pommes, des poires et du fromage. Chacun retourne à sa cellule, je plonge la mienne une seconde fois dans l’obscurité: David Lean, Brève Rencontre, 1946.
Le ciel s’est dégagé lorsque j’ouvre les rideaux, ciel bleu, mal aux yeux, reflets de métaux précieux à la lisière du bois Vuacoz, mais la neige ne les poudre plus, les labours réapparaissent. Balade avec Oscar avant de préparer le repas, il y a le feu aux mélèzes, et puis soudain la nuit.

Vieux verger

Riau Graubon / 10 heures

Il est six heures, j’écoute d’en-bas Sandra et les enfants se succéder à la salle de bains. Il faut dégeler du pain, j’ouvre le pot de confiture ramené de Hauterive, un peu sucrée. Puis lis la moitié du Lenz de Büchner que je tire par mégarde: Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne…
Sandra prend la Micra, je conduis Arthur à l’arrêt de bus avec le fourgon. Termine le Lenz au retour:

Le lendemain matin, par un temps triste et pluvieux il entra à Strasbourg. Il paraissait avoir toute sa raison, il parlait avec les gens. Il faisait tout comme les autres; mais il y avait en lui un effroyable vide, il n’éprouvait plus ni angoisse ni désir, son existence lui était un fardeau nécessaire.
Ainsi vécut-il dès lors…

Cette fin suspendue, ce court-circuit, cette interruption n’est vraisemblablement pas pour rien dans la sensation de plongée, de descente que Bailly éprouve chaque fois qu’il lit ce texte, bref, d’un homme de vingt ans: rien d’autre, rien que la chute de cet homme et les branchage de vérité auxquels il s’agrippe.

La bise s’est réinstallée, et dans son sillage le soleil qui veille au-dessus du brouillard. Petit tour avec Oscar, à la Moille-aux-Blanc par la Mussilly; des gants ne seraient pas de trop, ne pas oublier d’acheter du pain non plus, les enfants en mangent toujours davantage, presque autant que Pontormo qui en abusait, comme de la viande; mais des excès de celle-ci – pigeons, coquelets, mouton, foie frit, agneau, ragoût, bécasses, poules d’eau, rôtis, saucisses, porc, pintades, lièvres, gros poissons et petits frits, cabris, viande séchée, colverts –, Louise nous garde. Le soleil écarte le brouillard et fait, avant de s’y installer, un peu de place au bleu du ciel.

Louise rentre à midi, je prépare une salade et réchauffe le risotto de la veille; je jeûne de mon côté mais confirme ma réservation du 26 sur le bateau, de Bienne à Morat en passant par Saint-Pierre, Erlach, La Tène, Les Sauges, Sugiez; et retour. J’irai dormir à Meienberg jusqu’à jeudi dans une roulotte. Lis les chapitres IX et XIV de L’Invention du quotidien de Michel de Certeau et reprends le Jankelevitch entamé il y a quelques mois. Je me perds ensuite sur le site de l’INA, jusqu’à 16 heures. Froid aux pieds.
Je croise les filles qui rentrent de l’école tandis que je roule en direction d’Oron. Courses à la Coop – assez pour nourrir tout le monde jusqu’à vendredi – et verveine à l’Union. J’embarque Arthur à l’arrêt de bus, il fait deux degrés au-dessus du zéro, le ciel est dégagé. Omelette, pommes de terre et salade.

Jardin

Riau Graubon / 17 heures

Le vent d’ouest s’est levé; pas de pluie, pas de brouillard, mais beaucoup de gris. Je termine la lecture des notes et de la postface de Fabien Vallos, qui complètent l’édition de la traduction du Journal de Pontormo: Nudité des corps, nudité de leurs contacts, nudité du cycle de la mort, de la putréfaction, de la carnation, nudité des visages. Et nudité des annotations du journal. Plus de feuilles aux érables, ni aux chênes ni aux hêtres du jardin. Les filles, Oscar et Sandra sont chez Marinette, je charge les pneus d’hiver, ramène Arthur de l’arrêt de bus et me rends à Carrouge faire quelques courses.

Ecoute Michel Antoniazza, à la retraite aujourd’hui, qui s’est consacré à la gestion de la Grande Cariçaie pendant plus de quarante ans, un nom qu’il a proposé pour désigner l’ensemble des marais de la rive sud du lac, à travers lesquels il était prévu de faire passer l’autoroute. Il souligne l’évolution positive des ressources alimentaires des oiseaux, la qualité des eaux qui a conduit à la diminution des algues de surface au profit des algues de fond, les characées, qui offrent un lieu pour l’hivernage en Europe de quantité d’oiseaux, de plus d’un tiers des nettes rousses d’Europe par exemple. Visibles de chaque côté des passerelles de Gletterens des panures à moustaches. J’aperçois Lucie qui marche sur la route du Riau, sous la pluie, avec un cabas à la main.

Coupure d’électricité en fin d’après-midi tandis que la nuit tombe, le ciel gronde, la pluie devient lourde, grésil sur les vitres, éclairs, les prés blanchissent. Agitation à la cuisine, on sort des bougies, les frontales, un gâteau à la crème, un panetone, des mandarines; on boit un thé; on en vient à imaginer l’avenir dans la nuit avec le sourire, et le pire avec un certain plaisir.
La lumière revient, le rêve tombe à l’eau.