A l'ombre du tilleul

Ceux dont nous sommes les lointains descendants nous ont laissé en partage un puzzle quasi complet et achevé: champs, prés, routes et chemins, colza, blé, maïs, barrières, clédards et haies, jours, semaines et dimanche, cave et combles, encyclopédies et texte sacrés, et des prières.
Mais nous les suivants, invités au premier jour dans ce jardin qui apparie le paradis à l’enfer, si nous voulons disposer d’une place, si petite soit-elle, où la trouver?
On n’a jamais rien prévu pour les nouveaux-nés. On a donc cherché, bleus que nous étions, dans le ciel et les livres.
Puis nous avons commencé de grands travaux, c’était plus tard, chacun en notre lieu: nouveau parcellaire, réaménagement de l’horizon, déplacement des bornes, identification des ombres, nouveaux tracés, noms de lieux. Alors que nous essayions ainsi de faire notre place – à la masse et au vilebrequin –, est apparu soudain là, sous nos pieds et en retrait, oublié entre jachères et ronciers, un morceau de pré laissé pour compte d’où nos pères avaient dirigé leur entreprise, un lieu à la fois si dense qu’il contenait la totalité du puzzle, à la fois si vide qu’il annonçait la promesse de tous les temps, et une pierre recouverte d’un peu de mousse. Cette pierre c’est ma pierre d’angle, elle est ce rien qui est resté debout lorsque ce qui avait été cartographié, de haut en bas et de de gauche à droite, de hier à demain s’est effondré. Suprême offrande, place hors de prix, paisible, mais place enfin, où je t’ai invité, il y de la place pour deux.

Lorsque ceux dont nous sommes les lointains descendants se sont retirés, restaient sur la table des miettes et des moineaux sous le regard desquels nous avons réinventé ensemble la musique et conçu de nouveaux dictionnaires, des récits inouïs qu’on a fait cheminer le long des pierres d’une imprévisible mosaïque de couleurs, nous avons aussi réinventé un demain, un passé à ce demain, et un avenir à tout cela.

Jean Prod’hom

XXII

Il connaît les 166 articles du Code rural et foncier, il en connaît les détails, les coins secrets et la jurisprudence, il randonne dans cette jungle chaque matin à l’aube. Mais il ne comprend toujours pas pourquoi sa haie ne respecte pas les prescriptions légales et dépasse régulièrement au printemps les deux mètres autorisés. C’est pourquoi, chaque année à la Pentecôte, l’homme agit: il se coiffe d’une cagoule, prend ses cisailles et décapite sa haie avec rage.

Jean Prod’hom

Dimanche 31 mai 2009

Il songe à ce qui pourrait fournir une image approchée de sa condition, le voici à la barre d’un rafiot de moins de dix mètres, ses compagnons d’équipage ivres et épuisés. N’en pouvant plus de regarder fixement dans la nuit la boussole pour maintenir le cap, il s’était étendu sur la banquette arrière, calé contre les reins de l’Ecume de mer tenant l’âme du bateau et les vies des ses amis dans la main droite, il avait navigué dans le ciel, parmi les étoiles, jusqu’à Termoli.

Il se dit réaliste lorsqu’il bêche son coin de jardin, roule sur le plateau de Sainte-Catherine ou prépare de la purée de pomme de terre, idéaliste lorsqu’il pense à ses origines, à sa vie et à sa fin. S’il est convaincu qu’il ne restera rien de son corps malgré les promesses qui lui ont été faites naguère, il juge fort probable qu’un peu de son âme et quelques pensées en exercice veilleront et frémiront lorsque ceux qui resteront essaieront de comprendre dans le miroir leur image surgie de nulle part, lorsqu’ils apercevront par la fenêtre les généreuses traînées de crème dans le ciel et le miel abondant du mois de juin.
Les choses tiennent ensemble par la grâce des âmes invisibles qui les agrègent et des pensées innombrables qui les trament.

Jean Prod’hom