Cuisine

Riau Graubon / 12 heures

Comment peut-on seulement voir dans un autre homme soi-même ou, à tout le moins, un devancier de soi-même?

– L’avant et l’après tracent une ligne sur laquelle nos langues reposent – force et faiblesse –, sans laquelle celles-ci n’auraient pas gagné leur indépendance, nous auraient condamnés à tout recommencer à zéro et à chercher à nous libérer autrement des pinces inflexibles du réel.
Inutile d’approfondir cette question sinon par en-haut, en laissant l’avant se replier sur l’après : j’accélère, outillé ou mains nues, tu abrèges, ils prolongent ; tu mets le feu, je l’éteins, avec des étincelles qui nous éblouissent et qui sont comme des mondes sur lesquels on agit; certains souhaiteraient en empêcher le retour, d’autres les immortaliser. On opère sur de la durée, on s’accroche, on plonge, on sort la tête.

Jardin

Riau Graubon / 15 heures

Si l’infatigable narrateur des Anneaux de Saturne s’étonne – chaque fois qu’il prend connaissance d’une brève dans un journal local ou relève une observation dans un livre de bord – qu’une trace depuis longtemps effacée dans l’air ou dans l’eau puisse encore exister, inaltérée là sur le papier, je m’étonne de mon côté que W.G. Sebald omette de lui faire dire ce qu’il sait lui-même. Car si le narrateur prend dès le matin quelques notes sur ce qu’il a vécu la veille, je le soupçonne également de prendre quelques notes sur ce qu’ils se promet de vivre ou d’écrire le lendemain, espérant ainsi se soustraire au vide qui le menace dès le début : une rivière a besoin d’un lit quand bien même elle serait à sec.

 

Aéroport de Cork

Cork / 14 heures

L’inconnu avec lequel j’échangeai quelques mots au bar de l’aéroport de Cork, après avoir lu pour la seconde fois quelques lignes d’un texte qui imperceptiblement me glissait entre les doigts, considérait d’un regard vide le maigre trafic de l’aéroport que nous avions rejoint en famille dans la matinée; il me sourit pourtant avec un soupçon d’ironie lorsque le serveur vint encaisser au terme de son service ce que nous lui devions et prendre congé de ses clients.
Rien dans son attitude ne me permettait d’affirmer que cet homme de plus de soixante-dix ans résidait dans cette petite ville du Kerry dans laquelle nous avions passé quelques jours de vacances avant de rejoindre, pour une semaine complète, la péninsule de Dingle, était en attente d’une arrivée ou sur le point d’embarquer.
Ce qu’il me dit par la suite attesta pourtant qu’il avait pris connaissance du livre que je lisais, par curiosité ou par accident; il m’indiqua en outre, au cours de notre bref entretien, qu’il en connaissait l’auteur et qu’il avait, il y a une trentaine d’années, fait sa connaissance à Amsterdam à l’occasion d’un congrès sur l’architecture des gares construites dans la seconde moitié du XIXème siècle.
L’homme me fit, dans le peu qu’il me dit et à quoi je ne répondis pas, une forte impression, celle d’un homme en perdition ou sur le point de disparaître; mais il manifestait également dans son visage, ses yeux mi-clos, une absence de besoin que j’aurais été à même d’envier si une modestie suspecte ne m’en avait simultanément gardé.
J’étais de mon côté, il faut le dire, toujours moins enclin à faire des miracles, d’autant que la simple pluie qui s’était mise à tomber me réjouissait et que les notes prises sur le vif me livreraient plus tard non seulement le sens et l’organisation des événements qui avaient eu lieu, mais encore leur place entre terre et ciel. Nous nous séparâmes.
Lorsque j’eus rejoint ma femme et mes enfants devant la porte d’embarquement du vol pour Zurich, je vis apparaître sur le tableau électronique des arrivées et des départs la mention d’un vol pour Norwich si bien que, lorsque nous survolâmes la côte sud-est de l’Angleterre, je ne pus m’empêcher de lire pour la troisième fois les lignes de cet écrivain que l’inconnu de Cork avait lues à coup sûr lui aussi.

Je vis l’ombre de notre avion passer rapidement sur des haies et des palissades, des rangées de peupliers et des canaux. Un tracteur rampait, traçant un sillon comme tiré au cordeau dans un champ moissonné, le divisant en deux moitiés, l’une claire, l’autre plus sombre. Cependant on ne voyait nulle part âme qui vive. Que l’on survole Terre-Neuve ou, à la tombée de la nuit , les myriades de lumières qui scintillent entre Boston et Philadelphie, que l’on survole les déserts nacrés d’Arabie, la région de la Ruhr ou celle de Francfort, toujours on dirait qu’il n’y pas du tout d’hommes, qu’il n’y a que ce qu’ils ont créé et ce dans quoi ils se cachent. On voit leurs habitations et les chemins qui les relient, on voit la fumée qui monte de leurs maisons et de leurs lieux de production, on voit les véhicules dans lesquels ils sont assis, mais les hommes eux-mêmes, on ne les voit pas