En Faye

Corcelles-le-Jorat / 18 heures

Eux donc, ce qu’ils avaient été, bientôt personne n’en saura rien; ils ont quitté la partie sans faire de vague, tous les deux, l’un après l’autre, il n’y aura pas de suite. Quelque chose de vivant s’est pourtant pris les pieds dans les toiles d’araignée et la poussière de la maison vide, pendant quelques années: des cartes postales, une ordonnance médicale, des herbes sèches, des verres vides, un vieux tourne-disque, un cheval à bascule, un fer à repasser, une enveloppe avec une lettre dedans venue du Guatemala, une paire de chaussures. On espérait quelque part que personne ne toucherait à ces reliques.
Les démolisseurs ont fait leur job, c’était attendu, c’est fait.

Gouille du Petit Triage

Riau Graubon / 18 heures

Le soleil termine ses premiers travaux de l’année, éponge les chemins retournés par les travaux de débardage, les mélèzes ont débourré. Elle, elle revient à petits pas du refuge de la Moille-aux-Frênes, sort de ses poches cinq morilles qu’elle a dénichées dans un coin qu’ils étaient seuls à connaître, elle en est la seule dépositaire désormais. J’ai beau tendre l’oreille, elle ne m’en dira pas plus.
Elle marche pour écraser la solitude qu’il lui a laissée; elle la devinait mais c’est pas comme elle pensait. Marcher, que faire d’autre. Elle est montée cet après-midi aux Chênes, a mordu sur Villars-Tiercelin, passé au-dessus du Chalet-d’Orsoud; elle redescendra tout à l’heure par la Moille Cucuz. Plus de dix kilomètre, la pluie fera du bien, il y a tant à faire.

La Motte

Montpreveyres / 14 heures

Des battements d’ailes grises et d’ailes noires brouillent la pénombre et réveillent les bois; c’est une corneille qui poursuit un pigeon ramier sous les branches basses de la sapinière; le harcèle, le pousse contre le sol et l’y plaque; elle le tient immobile dans ses pinces, bat des ailes, lui pique la tête avec la régularité du métronome.
Je fais trois pas et frappe des mains avant qu’elle ne s’enhardisse et fouille ses entrailles, la corneille s’envole. Deux pas encore, le pigeon ramier fait le mort; me voici à son chevet, il rampe sous un tas de branches sèches et de ronces, me regarde de coin, me lance de sourdes menaces en faisant le gros dos. Il tente en vain de cacher son corps sous ses ailes.
La corneille qui a disparu ne va certainement pas revenir, le ramier va reprendre ses esprits, le renard ne l’aura pas remarqué et le ramier à la fin s’envolera. Je m’en vais moi aussi sans me retourner.
C’était hier après-midi, je croyais avoir oublié son oeil noir, effrayé; il me poursuit ce matin. J’y retourne, j’en reviens à l’instant, plus aucune trace, ni bruit ni plume.