Lève un oeil à 8 heures

Lève un oeil à 8 heures, un second à 8 heures 30, puis plus rien jusqu’à 10. J’en connais qui auraient vivement brandi un carton jaune, convaincus que ces heures perdues le matin sont des pertes sèches. Les poules, elles, sont déjà dehors, la porte du nichoir n’a pas été fermée, ce sont les petites qui ont joué hier et qui n’ont pas pensé au goupil. On se réjouit qu’il n’en ait pas été informé, on répète aux enfants les conséquences de tels oublis, sans y croire vraiment, persuadés que la meilleure leçon est donnée par les crocs du renard. Les crocus bleu pâle sont ouverts ; une fine pellicule transparente, veinée, colle au ciel. Cacao passera la journée dans son parc.
On charge la voiture et on file en direction de la Veveyse. Dans les champs, en bas, la terre humide des labours d’automne brille, il fait une dizaine de degrés. Plus haut, les herbes jaunies et sèches des pâturages poussent les restes de neige qui font comme des chapeaux.
De la neige il y en a un peu plus à Rathvel. Les raquettes aux pieds, j’aperçois Sandra en bleu, Lili et Arthur aussi, en rouge Louise, disparaître dans la petite foule qui attend au bas des installations, puis réapparaître sur le téléski. M’en vais derrière l’épaule du Niremont jusqu’à ce qu’on devine dans la brume le Léman, grimpe ensuite jusqu’au sommet, m’adosse au chalet en haut de l’arbalète, rejoint par des randonneurs puis par les miens. On pique-nique. En face, les coulées de neige ont sali les pentes de Teysachaux et de la Dent de Lys, mais les randonneurs s’y aventurent quand même.
On se sépare encore une fois et je plonge sur Semsales dans la neige lourde et grasse, saoulé par le soleil. Y suis comme convenu entre 15 heures 30 et 16 heures. Bois un thé dans un café qui accueille cet après-midi une poignée de vieux et de vieilles, babillards à l’excès et mauvaise langue. N’y reste pas. Je devine que la chaleur a incité les petits et Sandra à prolonger l’après-midi sur les pistes. Je lis en les attendant le Journal de Paul Klee sur le muret qui borde la place de l’église. Il se rend en 1890 de Berne à Soleure de nuit, pour gravir à l’aube le Weissenstein avant de se retrouver à 15 heures 30 dans une brasserie de Soleure, harassé par 13 heures de marche. Il repart pour Berne en train. Il a 21 ans.
On se retrouve à un peu plus de 17 heures devant l’église de Semsales, les portes grandes ouvertes, heureux d’avoir prolongé cet après-midi, les derniers sur les pistes. Retour au Riau avec des chants, ceux de Louise et Lili, et des plaintes, celles d’Arthur qui a mal à la tête.
Ce soir, parce qu’on veut faire de nos enfant des enfants de notre temps, on projette sur le beamer les Intouchables, un film qui ne fait pas de mal, qui nous rappelle à l’envi que les handicaps sont bien plus supportables lorsqu’on ne manque de rien, lorsqu’on dispose d’une maison, d’argent et d’assistance.

Jean

Les crapahutées de ces derniers jours

Les crapahutées de ces derniers jours dans le Val d’Entremont, alors que je n’en ai plus l’habitude, m’ont laissé une grosse fatigue. Sommeil ce matin. Quant aux enfants, ils ont retrouvé leurs jeux en-bas et s’occupent silencieusement. On ne fait pas de feu aujourd’hui, pour la première fois cette année et on déjeune sous le soleil à la véranda. C’est un crocus bleu qui a poussé près des rosiers, et une primevère dans l’angle de la maison. Sandra part en ville faire des courses avec les enfants.
Il fait 17 degrés lorsque je vais à Moudon me faire soigner une dent. Peine à identifier le moment du jour, je reprends le décompte depuis mon réveil, cherche un repère, puis un autre et, de fil en aiguille me voici parmi les vivants. A Moudon, les cloches sonnent, c’est Blanche qu’on enterre. Je jette un coup d’oeil dans la nef occupée par de vieilles personnes, une cinquantaine, la mort rampe, l’église semble petite et triste.
Je passe près d’une heure sur le fauteuil du docteur N, tendu comme une corde, devant d’exécrables gravures présentant des poncifs de Venise. Je comprends vite, à sa voix basse et à celle de son assistante, qu’il me faudra revenir. Dans une dizaine de jours.
Comme chaque fois lorsque je parviens sur le seuil de l’immeuble qui abrite le cabinet, j’ai l’impression délicieuse qu’une grâce m’a été délivrée en haut lieu. Et je me retrouve comme un sou neuf à l’air libre. Il fait 18 degrés lorsque je sors de la pharamacie, passe acheter du café à Vers-chez-les-Blanc avant de rentrer. On se retrouve tous dans le jardin, Lili nettoie l’abri près de l’étang, Louise a sorti le pousse-pouse dans lequel elle a installé une poule qui ne s’y plaît guère, puis Edelweiss qui y prend goût. Je brûle les branchettes qui sont tombées du tilleul pendant l’hiver. Sandra taille les arbustes et la lavande des plates-bandes, rempote des primevères.

Jean

Cher Pierre

Sandra me demande au réveil ce qu’il en était de la situation des Provinces-Unies, de l’Angleterre, de l’Espagne et de la France entre 1650 et 1750, c’est qu’elle lit un livre sur Newton. Je bégaie les Jacques et les Charles, Cromwell, les querelles religieuses, le catholicisme d’un des Jacques, mais lequel ? le second vraisemblablement, Marie et Guillaume d’Orange…
Qu’ai-je donc fait à l’école ? Regrette un instant de ne pas avoir assez étudié, assez souvent quitté le monde des vivants pour l’hiver du papier. S’enfermer dans un réduit, est-ce donc la seule manière de faire un peu de lumière avant que l’obscurité ne recouvre tout ?
Tandis que Sandra quitte la maison avec Arthur qu’elle va déposer au bus avant de filer au Mont, Louise égrène les notes du Printemps qui s’ajoutent à celles de la valse de Daniel Fortea. C’est bon. Il fait moins de 5 degrés sous zéro lorsque je la conduis au bus, je remonte, vérifie le vocabulaire que Lili vient d’écrire avec une application réjouissante. Elle enfile alors sa combinaison, brasse la neige jusqu’à ce qu’il soit temps de retrouver M. et descendre à l’école.
L’histoire me tiendra toute la journée. Je visionne en effet la seconde partie de La Prise de pouvoir par Louis XIV, une merveille réalisée par Roberto Rossellini en 1966. Je crois même que les élèves de la classe 9 n’y sont pas insensibles.
Je passe à la salle des maîtres où une espèce d’incompréhension règne, toujours la même ritournelle. Nous souhaitons faire le bien des récalcitrants, on leur donne des lecons de morale. Ou on les punit. Alors qu’en toute bonne logique il faudrait alléger leur tâche, les libérer de tout ce qui pourrait faire obstacle à une manière différente d’entrevoir les choses. Pour qu’ils disposent, légers, d’un peu plus de lumière. De cela nous ne voulons pas, Alors on rabâche. Ces discussions ne servent à rien, pas assez de hauteur, de détachement. M’en vais avec la certitude qu’il convient de désencombrer la chemin de celui qui a renoncé, d’en retirer les objets contre lesquels il va buter et dont il va se servir pour édifier une barricade toujours plus haute.
S’il y avait de l’huître dans le paysage d’hier, il y a de la cassata aujourd’hui, du froid mêlé à de la douceur, air vanillé et soleil confit, il y a eu du ménage dans le ciel, les flaques recueillent le solde et l’herbe fait son trou. Rien à manger à midi, un morceau de pain et un verre d’eau.
Drôle d’épisode pour terminer la semaine, un élève d’une quinzaine d’années est penché sur un livre emprunté à la bibliothèque, un bel ouvrage illustré, papier glacé. C’est vendredi après-midi, l’adolescent est fatigué, il interrompt sa lecture et rabat le coin supérieur de la page de droite, le lisse soigneusement et ferme son livre. Je le regarde stupéfait. Il m’explique le plus sérieusement du monde que c’est une technique pour retrouver plus facilement la page. Ne trouve pas de réponse. Me voyant bouche bée, il m’explique que ça ne le dérangerait pas qu’on fasse comme lui, mais il comprend aussi que cela puisse déranger. Je le conduis à la bibliothèque pour qu’il en discute avec l’une de nos deux professionnelles.
En fin d’après-midi, on va faire le petit tour sous le soleil, Louise, Sandra et moi. Lili reste seule à la maison. 
J’apprend ce soir que François Bon s’est fait remettre à l’ordre à cause de sa traduction du Vieil homme et la mer. Gallimard aurait encore des droits sur ce texte et ses traductions. On voit bien les motifs commerciaux, on voit mal les raisons littéraires de cette grande maison. Retenir les choses dans son giron ? Interdire qu’on aille de l’avant sans elle ?

Jean