La Goille

Corcelles-le-Jorat / 16 heures

Le soleil est revenu, avec lui les témoins de Jéhovah; ils sont trois: une mère, sa fille d’une quinzaine d’années et un adolescent plus âgé. Les deux derniers ont fini l’école et profitent de leur temps libre pour annoncer à des inconnus le retour prochain de leur Dieu et réveiller les espérances.
L’adolescent me demande comment je vois l’avenir, mais il exige que je choisisse parmi trois réponses: le monde va empirer, rester le même ou s’améliorer. Me voyant hésiter, il donne la réponse: Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car ce qui existait avant a disparu. J’en conclus donc que le monde s’améliore, mais je me plains, sa réponse n’était pas dans le lot de réponses proposées. L’adolescent ne veut rien entendre et continue en tous sens, relayé par la mère et sa fille.
Je me tais, un peu défait, les trois témoins se rendent compte qu’ils en font un peu trop, alors on parle de choses et d’autres; ils ne peuvent toutefois s’empêcher de glisser leur pied chaque fois que l’occasion se présente pour annoncer le retour prochain de leur Dieu. Mes silences ont raison de leur obstination, ils renoncent, on se quitte bons amis.
Et lorsque je les vois descendre le chemin de la Moille-Messelly, côte à côte, le soleil dans le dos, je me dis qu’ils ont bien raison de faire le tour du quartier aujourd’hui, à pied, sous le ciel bleu, espérant que leurs certitudes ne les auront pas empêchés de fêter le retour du soleil.

Il y a des gens qui savent, qui devinent toujours tout. Il y en a aussi qui voient le bon côté des choses et leur tempérament sanguin trouve toujours une formule de conciliation avec la vie, dans les pires situations. D’autres, au contraire, pensent que tout va en empirant, et ils accueillent toute amélioration avec suspicion, comme une erreur du destin. Et cette façon différente de juger n’a pas grand-chose à voir avec l’expérience personnelle de chacun; on dirait qu’elle nous est donnée dès notre enfance et pour la vie entière…

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma (1954-1973)
traduction Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson, Paris, Verdier, 2006

Pénitenciers, colonies, écoles, maisons de force, prisons, hôpitaux, asiles, tous ont un air de famille jusqu’au milieu du XIXème siècle. Les concepteurs de la maison de santé de Préfargier souhaitent dès le début une institution qui se démarque des autres.
Auguste-Frédéric de Meuron, né en 1789 à Neuchâtel, achète en 1844 un terrain de près de 10 hectares à deux encablures de la Thielle pour y construire un hospice d’aliénés qu’il veut offrir à ses concitoyens. L’homme d’affaires a fait fortune à Salvador de Bahia au Brésil, il a créé avec un associé français une fabrique de tabac à priser. Malade, il quitte le Brésil en 1837 et revient chez lui avec un projet qui lui tient à coeur.
Il décide en effet de bâtir un hospice pour le traitement d’aliénés présentant de réelles chances de guérison, lesquels n’ont de place ni dans les hôpitaux ni dans les prisons, des hommes malades mais susceptibles d’être guéris par reconstruction de ce qui résiste en eux à la folie. La maison de santé constitue le lieu de sa guérison, elle doit lui permettre de se retirer de son environnement et de lui offrir un dépaysement.
L’enfermement de l’aliéné doit différer de la détention punitive; il doit engendrer une impression de liberté. L’architecture doit répondre aux besoins des internés, à la variété de leurs comportements et au perspectives de guérison. Il s’agit d’organiser un espace qui leur interdise, sans qu’ils s’en avisent, de transgresser les secteurs auxquels leurs symptômes les assujettissent.
Les travaux commencent en 1845, c’est Louis Coulon, un ami de Louis Agassiz qui dessine les beaux jardins qui se déroulent comme une moquette jusqu’au lac, offrant cette paix qui adoucit les crises et cette proximité avec la ville qu’ils devraient rejoindre un jour. Auguste-Frédéric de Meuron tombe malade en 1851 et meurt en 1852. Son corps repose au centre du parc de Préfargier.
La maison de santé se fait connaitre à la ronde; son parc, son lac, ses médecins attirent les grandes familles, qui souhaitent offrir à ceux des leurs qui en nécessitent, des soins dignes de leur rang, si bien que les successeurs d’Auguste-Frédéric de Meuron feront construire entre 1867 et 1869 une villa faite d’appartements de luxe: salon, chambre à coucher, chambre pour l’infirmier. A l’étage le logement du médecin-adjoint et au rez-de-chaussée une salle à manger commune, un salon de réunion et une salle de billard, permettant aux malades de jouir de tout le confort et de toute la liberté compatibles avec leur état.

Sources: Virginia Eufemi, Vers une architecture asilaire : l’essor des asiles d’aliénés au XIXe siècle

La Broye


La Broye

Châtillens / 17 heures

De l’eau toute la journée, insistante, que la terre est incapable d’absorber. À Oron la Broye, à Mézières la Carrouge et la Bressonne charrient d’énormes quantités d’eaux, ocres, brunes, épaisses; elles peinent à leur faire la place qu’elles demandent, perdent par endroit les pédales, s’emballent. Pas sûr qu’elles sachent encore comment elles s’appellent.
Il est facile d’imaginer ce que produirait un bouchon en aval.

Mais un jour qu’il énumérait les noms des douze apôtres, Frisorger se trompa. Il cita l’apôtre Paul. Moi qui, avec tout l’aplomb de l’ignorance, considérais l’apôtre  Paul comme le véritable fondateur de la religion chrétienne, son principal chef théorique, je connaissais un peu sa biographie et ne laissa pas passer l’occasion de reprendre Frisorger.
– Mais non, mais non, dit Frisorger en riant. Vous ne savez pas, voyons! Et il se mit à compter sur ses doigts: Pierre, Paul, Marc…
Je lui racontai tout ce que je savais sur l’apôtre Paul. Il m’écouta attentivement et en silence. Il était déjà tard, il fallait dormir. Je me réveillai dans la nuit, je vis à la lumière vacillante de la veilleuse qui fumait que Frisorger avait les yeux ouverts et je l’entendis chuchoter: «Seigneur, aide-moi! Pierre, Paul, Marc… » Il ne dormit pas de la nuit. Le lendemain matin il partit très tôt au travail et rentra tard le soir, alors je m’étais déjà endormi. Je fus réveillé par un sanglot étouffé de vieillard. Frisorger priait, à genoux.
– Qu’est-ce qui vous arrive? lui demandai-je quand il eut fini sa prière.
Frisorger trouva ma main et la serra.
– Vous avez raison, dit-il, Paul ne fait pas partie des douze apôtres, J’avais oublié Barthélémy.

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma (1954-1973)
traduction Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson,
Paris, Verdier, 2006

Le Jura cache l’horizon à l’ouest. A l’est une bande de conifères, légèrement surélevée, court de Morat à Büren; l’Aar la coupe entre Kerzers et Lyss, à Aarberg. Entre deux le lac de Bienne et le Grand Marais.
Jolimont culmine à 602 mètres sur la rive droite du canal de la Thielle; le Schalterain – 592 mètres – descend en pente douce jusqu’à Hagneck; quant au Mont Vully, il se dresse à la pointe du lac de Morat, domine le tout du haut de ses 653 mètres, serti par le canal de la Broye deux cents mètres plus bas, qu’on rejoint en se laissant glisser à travers les feuillus de la Roseire, à deux pas Witzwil.


La Carrouge

La Bressonne

Chemin de Meruz

Vevey / 14 heures

Oscar nous fait la fête lorsqu’on l’embarque à 12 heures à Tatroz, un peu trop à mon goût. On amène un gâteau à la crème, Françoise nous sert un thé. Le week-end s’est bien passé avec les gamines; elles sont allées hier après-midi à la patinoire, se sont couchées tôt. Louise est partie en train pour Valeyres tôt ce matin.
Je demande à Françoise si elle est d’accord de traduire quelques-uns des textes de l’ouvrage que le centre de réinsertion du Tannenhof a fait paraître en 2014 pour les 125 ans de sa fondation, une série de portraits de chacun de ses résidents.  Ils sont plus de huitante – déracinés, nécessiteux, handicapés, inadaptés, asociaux, condamnés, dépendants – à vivre et à travailler dans ce complexe qui s’est étendu à partir d’un premier bâtiment construit en 1876.
On quitte Vevey à 14 heures; Sandra, Lili et moi reprenons nos quartiers. Françoise me fait parvenir à 15 heures la traduction du portrait du directeur actuel de la fondation. Voilà une affaire rondement menée.

Le 4 juillet 1898, huit détenus accompagnés de deux gardiens s’installent dans une baraque de bois, entament les travaux; d’autres les rejoignent, le domaine croît. L’établissement ressemble en 1948 à un village de plus de soixante toits et de plus de six cents âmes gravitant autour d’une église, il acquiert plusieurs pâturages et chalets d’alpages aux flancs du Moléson. L’ensemble fait songer à la colonie agricole dont rêve Louis-Frédéric Berger à Orbe, un village niché dans la verdure qui offre à ses occupants les services nécessaires, un sens, un avenir. Les détenus et les internés ont fréquemment l’occasion, écrit un chroniqueur en 1948, d’assister à des conférences, des séances de cinéma, des représentations théâtrales ou à des concerts de musique vocale ou instrumentale qui ont lieu dans la grande salle de réunion installée au premier étage du bâtiment des services administratifs.
Du haut du Vully, Bellechasse ne semble pas avoir changé depuis 1848, ce n’est pourtant pas si évident lorsqu’on s’en approche: le nombre des résidents a baissé, on ne comptabilise plus l’encadrement des détenus en nombre de personnes mais en emplois à plein temps, le directeur a quitté la villa qui lui était destinée, les portes de l’église sont fermées. Les mesures de sécurité se sont multipliées, il est impensable aujourd’hui que quelques détenus quittent la prison dans un bus conduit par leur gardien pour aller faire un match de basket dans une salle à Sugiez, les détenus ont changé, les gardiens sont d’un autre temps. Seul le canal de la Bibera continue à entrer et sortir de l’enceinte du pénitencier sans devoir montrer patte blanche, et les grandes aigrettes qui passent au-dessus des fils de fer barbelé sans demander d’autorisation.

Je pensais me sauver la vie en me cassant la jambe. C’était en vérité un projet magnifique, un acte purement esthétique. La roche devait rouler et me fracasser la jambe. et moi, j’allais rester invalide pour toujours.
Ce rêve reposait sur un calcul et j’avais repéré l’endroit où je mettrais ma jambe; je me représentai le léger coup que j’allais donner sur le pic… et la roche tomberait. J’avais décidé du jour, de l‘heure et de la minute, et le moment arriva. Je mis ma jambe droite sous la roche en équilibre, me félicitai de mon calme, levai le bras et poussait le pic que j’avais enfoncé derrière la roche en guise de levier. Le bloc de pierre glissa sur la pente à l’endroit fixé et escompté. Mais j’ignore ce qui se passa: je retirai vivement ma jambe. La fosse était étroite et je me fis mal. Deux bleus et trois écorchures, tel fut le résultat d’une affaire si bien préparée.
Et je compris que je n’étais pas de ceux qui s’automutilent ou se suicident. Il ne me restait plus qu’à attendre qu’un petit malheur se transformât en petit bonheur et que le grand malheur s’épuisât de lui-même. Le « bonheur » le plus proche, c’était la fin de la journée de travail, trois gorgées de soupe chaude, et même si la soupe était froide, je pourrais la réchauffer sur le poêle métallique: j’avais ma gamelle, une boîte de conserve d’une contenance de trois litres. Et puis je demanderais une cigarette, ou plus exactement un mégot, à Stéphane, notre chef de baraque.

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma (1954-1973)
traduction Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson,
Paris, Verdier, 2006