Moille-aux-Blanc

Riau Graubon / 15 heures

Rentrée scolaire pour Sandra et les enfants, déchèterie pour moi; je me mets au travail au snack de la COOP à 8 heures 30, finis la traversée sommaire du quatrième jour de mon périple avant d’entamer celle du cinquième. Je quitte Oron à 11 heures avec des fruits, de la pâte à gâteau, des délices au fromage, des pizzas à congeler, des gnocchi, du pain et du fromage. Je dîne accoudé au bar de la cuisine avec Louise.

Grande boucle avec Oscar aux limites du brouillard; j’en profite pour déposer les noms d’Agassiz et de Thoreau sur le plateau du jeu.
J’avance depuis quelques jours comme dans un bois dense, en prenant garde de ne pas perdre le nord, un oeil sur l’arbre que j’ai sous les yeux, un autre à l’arrière sur l’arbre auquel je suis en train de tourner le dos, un troisième à l’avant sur les deux qui prolongent la droite, avec une attention particulière sur le suivant,e qui m’attend demain. Nous avions, Jean-Paul et moi, utilisé cette technique pour traverser sans carte ni boussole, il y a plus de trente ans, la forêt du Risoux. Avec succès. Disons qu’à la différence de cette ancienne traversée réputée délicate, celle qui m’occupe aujourd’hui ne ressemblera pas à une droite, mais au tracé brisé que laisse dans la neige le renard cherchant sa proie .

Hypotaxe

Je parvins au lieu où j’avais suspendu mes travaux. Les gens instruits de mon intention de revenir m’attendaient déjà depuis longtemps. Le vieux Kaspar, qui était mon plus fidèle compagnon dans mes courses en montagne et qui, le plus souvent, portait dans un sac de cuir les quelques vivres dont nous avions besoin pour un jour, s’était déjà enquis de moi plusieurs fois à l’auberge des Erables, et il avait accoutumé, me dit l’aubergiste avant qu’il n’entrât, de s’immobiliser un moment dans la rue et de lever les yeux vers les nombreuses croisées qui, depuis la charpente en bois, regardaient les étables, afin de voir si ma tête ne dépassait pas de l’une d’elle.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Jardin

Riau Graubon / 16 heures

Dans les lacunes que les systèmes immanquablement produisent, croissent des rêves d’où se lèvent entiers, malgré la difficulté de leur exécution et la répugnance que leur opposent les gardiens du temple, des mondes à leur commencement.

Puissions-nous vivre un peu plus sur la retenue et laisser le solde de notre salaire à ceux qui en ont besoin.

Notre jardin est une immense cage sans fils, barreaux ou portes où l’oiseau chante, mû par la joie extraordinaire à laquelle il s’adonne si aisément, où nous entendons la réunion de plusieurs voix qui ne serait que discordance en lieu clos, où nous pouvons, enfin observer à loisir l’économie domestique ses oiseaux et leurs comportements qui sont fort divers et savent souvent arracher un sourire à la plus profonde gravité. on ne nous a point imités dans cette préservation d’oiseaux en un jardin. Les gens ne sont point endurcis contre la beauté de l’oiseau ni contre son chant; ces deux qualités font même l’infortune de l’oiseau. Ils veulent jouir de celles-ci, les goûter au plus près et comme ils ne sauraient édifier, comme nous, une cage aux fils et au barreaux invisibles où ils pourraient saisir l’âme spécifique de l’oiseau, ils en font une visible où l’oiseau est captif et chante sa mort prématurée.

Adalbert Stifter, L’Arrière-saison (1857)
traduction Martine Keyser, Paris, Gallimard, 2000

Coude de la Corcelette

Riau Graubon / 16 heures

Fin des vacances, bientôt lundi; on entend les gamins grincer des dents, s’assombrir, convaincus comme ceux qui les entourent qu’ils n’ont pas le choix, rien d’autre à faire. Sinon hériter, ils l’espèrent, de la fève du gâteau des rois et caresser Fleur le chat qui dort en-haut  au grenier.
Et puis se blottir dans la nuit, effleurer les plis de leur couette le regard tourné vers l’orient. Me voilà rassuré, l’air frais du matin finira le travail, les remettra au contact de ce dont ils se croyaient pour toujours coupés.

C’est au bord de la Thièle je crois, après avoir lu une brochure décrivant ce qu’ont vécu des détenus de la colonie agricole de la plaine de l’Orbe – des raisons de leur internement à leurs tentatives d’évasion, de leur santé et de leurs peines, de leur contribution à l’immense chantier de l’assainissement des marais – que j’ai eu le désir d’écrire sur une seule page, mais je ne suis pas poète, leur histoire avec dedans de la boue et de la brume, le passé, le froid et la neige, des rêves, des éclaircies, le clic—clac des verrous et des échappées belles, des loutres et des castors, la mort et les ciels changeants, les pommes de terre et les betteraves, et la vie qui est venue après eux, les traces qu’ils ont laissées et que le soleil de demain matin fera voir. Pour ne rien oublier et accepter, ensemble, ce qui fait cause commune. Comment pourrait-on mourir en paix sans cela?

Toutefois, je suis loin d’être opposé aux colonies agricoles en général; mais je ne les considère comme utiles que quand elles sont à la fois colonies agricoles et colonies de discipline; elles sont alors, je crois, un remède efficace pour détruire quelques-unes des causes de misère, et j’en parlerai plus tard avec quelques développements; je suis loin surtout d’être opposé au dessèchement des marais de notre Canton, et je hâte de tous mes vœux le moment où nous pourrons les rendre à la culture et effacer cette tache qui dépare notre beau pays.

Louis-Frédéric Berger
Du paupérisme dans le canton de Vaud, 1836