Obstination et insouciance

Les habitudes qui l’attendent aux portes du réveil, le guettent et le rejoignent comme les chiens leurs maîtres, sans que ceux-ci aient besoin de faire le moindre signe. Elles lestent ses basques et lui imposent assez vite leur lenteur, leur lourdeur, mais aussi leur simplicité. Il y a un certain enchantement d’ailleurs à se frotter les yeux, certain bientôt de ne pas s’être trompé d’univers, vivant parmi les vivants, d’être du jour et de l’heure lus sur l’horloge. Car il ne se trompe pas, on ne le trompe pas, ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai non plus, mais disons que l’apothicaire qui s’obstine n’ira pas sans raison à la vagabonde.
Et si ni les circonstances, ni la fatigue, ni le doute ne le talonnent et ne l’aiguillonnent, s’il ne se résout pas, ne serait-ce qu’un instant, à quitter les puissantes abcisses et ordonnées du jour, si aucune divine surprise ne l’amène à se liquéfier dans l’air, à danser dans les brumes matinales, s’il ne bat pas un instant des ailes, s’il ne prie pas le Dieu absent, que te dira l’intègre, l’indemne, le muet aux portes du sommeil ?
Faut-il dès lors se faire le prosélyte de l’insouciance, en prêcher la doctrine pour arracher aux ornières du sérieux quelques morceaux de déraison ? Le coeur de notre esprit devrait-il balancer entre le sombre accablement auquel mènent les plans de la prévoyance et l’immanquable déroute à laquelle conduit l’usage des facilités ? Non ! Choisir l’un ou choisir l’autre ce serait aller vent arrière, tête baissée et yeux fermés comme des bêtes, insouciantes ou obstinées c’est du même.
Ce sont dans les ornières creusées par ses pas que l’obstiné, les poings dans les poches, aperçoit l’eau capricieuse, les étoiles et la blancheur du ciel d’été. C’est alors qu’entre deux labours il s’assied sur une vieille souche gainée de mousse, sourit ou pleure.
Existe-t-il une philosophie pour dire cela, une philosophie grise, grise et brillante, une philosophie du milieu ? qui raconterait les reflets de l’insouciance dans les boucles, les creux, les travers, les impensés de la raison ? Et qui nous apaiserait ? Une philosphie de l’art qui ferait de la flaque dans l’ornière son petit dernier ?

Jean Prod’hom