Ratés

J’ai écouté hier soir un exposé remarquable d’un penseur brillant. Il a su me faire entendre dans un français limpide et avec des mots qui étaient à la fois les miens et les siens ce que nous ne pouvions pas manquer de partager à la fin. Je n’ai pas tenu la distance,…. je me suis assoupi et j’ai pris le large, manquant de cet air qui doit nous maintenir à bonne distance et permettre au monde de s’installer en tiers.

En écoutant Clarisse parler en un français approximatif, bancal parfois, je me suis approché tout près de ce à côté de quoi elle passait, sans espérer pourtant jamais parvenir à faire autre chose que de l’effleurer. C’est le maintien de la distance entre ce qu’elle essayait de dire dans une langue qui n’était pas la sienne et ce que cela supposait vouloir dire dans sa langue maternelle qui me ravissait et offrait la possibilité de l’avènement d’une réalité et d’un sens.
En acceptant de dire ce à côté de quoi elle allait immanquablement passer en usant d’une langue à double foyer, Clarisse faisait entendre l’insuffisance de nos langues maternelles et les accidents de nos pensées. C’est par le creusement de cet espace indéterminé rythmé par les ratés de nos deux langues que nous disposons d’un milieu.

La disparition accélérée des langues est une tragédie, le règne d’une seule une catastrophe. Comment voudrais-tu que j’aperçoive la densité de ce qui m’entoure si tu uses des mots de ma langue ? On ne naît au monde que par la médiation de la langue de l’autre.

Jean Prod’hom