Le regard éloigné

à Brigitte Celerier (Paumée divagations)

La ruelle qui monte au parking du collège est déserte, personne sous le soleil, des reflets seulement, pas de trottoir, quelques couleurs, deux ou trois choses sans nom qu’on apprend à nommer à l’école, et tout autour, jusqu’au ciel, ce léger désordre dont on on n’a jamais su trop quoi dire.
Les fenêtres sont ouvertes, Lucas, Mathilde et les autres travaillent. L’air libre dehors s’agite, ou plutôt frémit, si bien que la fraîcheur entre dedans avec le soleil, le ciel et la fraîcheur d’avril, celle qui désaltère au contact de la laine rousse et brûlante. Le corps ne s’en défend pas, elle me confond et me tire dehors, où suis-je ?
C’est quelque chose qui vient de je ne sais où, mais auquel je me livre sans reste ; quelque chose qui me conduit comme chaque fois en des lieux laissés pour compte, parce qu’il n’y a pas de place pour ça ni dans le monde ni dans la mémoire, parce que ça ne prend pas de place, ça a toujours été là, ça n’attend pas. Me voici ravi dedans et dehors, hier demain et aujourd’hui.
J’ai terminé mes devoirs – abscons, inutiles, bâclés – et je file devant, dans un espace immense et vide, ou plutôt un espace que je n’ai pas eu le temps de remplir, c’est avant le repas du soir, entre cinq et six et il fait beau, c’est au mois d’avril. Les recommandations de ma mère se sont perdues dans le long couloir, derrière aussi la porte de l’appartement qui claque, je suis en avant de tout, le garde corps de la première volée d’escalier a fini de gronder, le saut par-dessus la seconde volée est derrière moi, ça résonne comme dans une église. Reste la lourde porte d’entrée si difficile à faire bouger, sur laquelle il fallait s’arc-bouter mais dont jamais personne ne s’est plaint ; ni pêne ni serrure, ni gâche ni clé ne bougeaient plus, seul quelques grincheux espéraient qu’il en fût autrement. Je demeure immobile sur le perron, un pied sur son vieux marbre piqué, l’autre accompagne le mouvement de la porte qui se referme lentement derrière moi, comme si c’était son poids qui la ralentissait, le nez dehors, à deux pas du monde avec son soleil immense, avec derrière dans la nuit de la cage d’escalier des chaînes, et devant le silence d’avant quoi que ce soit. Je n’attends rien et ça dure une éternité. Et puis, après – mais quand ? –, la porte accouche d’un claquement, sec et effaré, à peine audible, et on va de l’avant pour toujours.
Mais aucun verrou ne peut barrer la route à notre désir d’être, sinon le désir de mourir. Et plus tard, lorsque l’imprévu nous rappellera à l’ordre, on sera libre de commencer avant qu’il ne soit trop tard la mise à jour de ce dont la vie nous a éloigné pour que, guéri de l’exil – le mal nécessaire –, nous parvenions au printemps suivant à y goûter un peu à nouveau, le regard éloigné.

Jean Prod’hom