Dimanche 13 novembre 2011

J’aurais préféré l’emporter cette boîte en bois exposée au Musée d’éthnographie de Neuchâtel, sombre, patinée, ramenée vide d’Angola. Au moins la tenir un instant dans les mains ou, à défaut, placer ici son image. Impossible de remettre la main dessus malgré le moteur de recherche mis à la disposition du visiteur. Etait-ce une boîte, un pot  ? Quelle langue parler avec les bases de données  ?

Au rez, une douzaine d’artistes régionaux ont donné une chance à des objets enkystés dans les collections, en en faisant ou en en disant n’importe quoi, mais au moins quelque chose, en les installant dans un espace dont ces objets semblent s’étonner eux-mêmes avant de retourner dans la nuit.

Je sors du Musée avec l’impression désagréable que leur avenir est de moins en moins assuré, affiches géantes pour expositions réduites, on y met tout on y met rien.

J’apprends près de la sortie que Jeanne Favret-Saada sera là le 22 novembre 2011 à 20h15 pour faire la sorcière. Son ouvrage paru en 1977, Les mots, la mort, les sorts  : la sorcellerie dans le bocage, m’avait bien remué. Je serais bien allé la semaine prochaine l’écouter pour savoir sans la lire ce qu’elle devenait. Comment vieillissent les bonnes idées  ? Que sont devenues celles de Francis Jacques, de René Girard,…  ? Je n’irai pas. C’est ainsi peut-être que les idées prennent de l’âge.

Dans la ville couleur curry, le dimanche, il y a toujours quelque chose à voir en automne : et par-dessus tout, la traversée des jardins de la Collégiale avec le lac en contrebas. Toute la placidité de la Suisse est là présente d’un seul coup. (…) nulle part ailleurs, à seulement sentir s’écouler les heures au bord d’un lac ou devant la draperie des hautes neiges, on n’atteint à une volupté aussi sensuelle et aussi légère. Les eaux du Léthé de l’Europe se rassemblent là, dans ces lacs au bord desquels le troisième âge attend la fin aussi paisiblement que l’appesantissement sans drame d’une dernière morte-saison. (Julien Gracq)

Lui, il a le courage et la droiture des poètes, des immigrés, des ouvriers, des artisans, ceux qui nous obligent à ne pas succomber au charme délétère du cosy. Il a l’allure de ces hommes qui sont venus d’Italie ou d’Espagne prêter main forte à la réalisation des grands chantiers du nord de l’Europe, autour des années 60. Il est d’Agen. Je l’ai rencontré dimanche au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel. Il portait une chemise blanche, manches retroussées et la moustache au vent.
Il essaie de décrire le monde avec une économie de moyens admirable, il n’en démord pas, en usant d’un langage qui l’oblige à ne plus être tout à fait d’accord avec le monde réel. Tout ses mots sont pesés pour penser l’impensable. Je ne comprends pas tout. Ses paupières sont un peu lourdes. L’homme finit chacune des phrases qu’il a commencées, on distingue même parfois l’esquisse de formes fixes. Il nous interdit au détour d’en faire trop, car il ne faut pas exagérer, garder la tête froide et se satisfaire du fait qu’il y a toutes les chances que le soleil revienne demain, c’est déjà pas mal. Vous pouvez l’entendre au Museum d’histoire naturelle jusqu’au 21 décembre 2011, dans le cadre d’une exposition – Sacrée Science ! croire ou savoir. . . – qui présente la messe épistémologique des années 60.
Au milieu de la rumeur, c’est beau, c’est précis, sans ambiguïté. Assez pour retourner la tête pleine au pays de la molasse. Il s’appelle Alain Aspect, c’est un poète tout à fait sérieux, un poète qui ne se paie pas de mots, un physicien.

Jean Prod’hom