Dimanche 20 novembre 2011

Discussion ce matin avec Louise qui me confie en des mots crus qu’elle trouve tout particulièrement débile l’exercice qu’elle a dû se coltiner il y a peu, visant à distinguer les différentes catégories que la langue met à notre disposition pour organiser le désordre apparent du monde. Le mot gourmand est-il un nom ou un adjectif  ? Et le mot marcher  ? Et le mot ridicule  ? Elle me convainc assez rapidement que cet exercice l’était bel et bien. Elle me raconte alors la visite que son école a organisé au Musée des Beaux-Arts de Lausanne qui présente une exposition  : Incongru. Quand l’art fait rire. A nouveau elle ne ménage pas ses mots et s’emporte, révoltée. Un des travaux présentés l’a particulièrement scandalisée  : Le monsieur écrit sur tout le mur la même phrase, comme une punition, « je ne ferai plus jamais de l’art ennuyeux ». C’est ridicule, tu trouves pas  ?
Les frondaisons des arbres du verger ont fini de brûler, leurs cendres se sont mêlées aux lichens des vieilles branches, l’eau manque dans la souille des sangliers. A la lisière, deux feuillus et un mélèze jettent les dernières hautes flammes, cela fait quelques semaines déjà qu’on attend les mauvais jours qui ne viennent pas, je le dis tout bas, on n’est pas pressés, c’est tout ça de gagné sur l’hiver, sots de s’en attrister, tard pour s’en inquiéter.


On entend les rires du refuge des Censières jusqu’à la Moille Saugeon. C’est une clairière au milieu de laquelle on a construit, dispersés de tout, une habitation et un rural qui ont flambé une nuit de l’hiver 1941. Il reste l’essentiel, une fontaine et un abri. Dès cet instant, on croise l’avant-garde de la foule multicolore qui s’extrait chaque dimanche de la ville.
En attendant le bus, je fais la connaissance de l’héritier d’une famille de propriétaires d’hôtels en Tunisie, d’un Noir qui loge depuis longtemps déjà dans un téléphone portable et d’un adolescent qui a laissé l’avenir derrière lui et qui chante à tue-tête. On prendra ensemble le bus, puis le métro avant d’aller chacun de son côté, les pieds en captivité dans nos baskets.


Et bien, chère Louise, je suis d’accord avec toi, quand un musée décide de nous faire découvrir l’incongru et nous invite à rire, il vaut mieux serrer les dents. J’ai passé ce soir au mcb-a de Lausanne. Je ne sais pas exactement si c’est l’art qui est ridicule ou si ce sont les musées. Je penche pour la seconde solution. Comme toi, j’ai trouvé la paroi de John Baldessari ridicule. J’ai visité chacune des autres salles, croisé des gens malheureux à l’affût de ce qui pourrait les détendre un peu, rien. Pendant ce temps les gardiens du musée me surveillaient, j’étais à l’évidence un suspect, surtout que je ne fasse pas de photographies. Car personne ne doit savoir, rien ne doit sortir de ces lieux qui ne soit contrôlé. Les gardiens semblaient entraînés à défendre une ville assiégée et prêts à donner leur vie. Mais ils allaient voir ce qu’ils allaient voir, j’en ai semé un dans la grande salle, un sombre et retors, pâle comme la mort. Me suis caché derrière la foule des 25 rieurs au garde-à-vous de Yue Min Yun avec l’ambition de photographier le croque-mort au moment même où il passerait entre les Chinois, ni vu ni connu. Il a surpris mon manège et ne m’a pas lâché d’une semelle. Trop risqué, trop entraîné pour moi, trop fort, trop froid. J’ai pris peur, m’est resté que le courage de fuir.
Voilà, chère Louise, une exposition qui montre encore une fois que l’art est grave et que son idéal est le beau. La bienséance est sauve, tout est sous contrôle, le rire est sérieux, le diable aussi, l’ironie sous cadre et la subversion au vestiaire. En rentrant, j’ai regardé pour rire les photos du vernissage que le site du mcb-a met à disposition. Ah ça c’est sûr, on s’est marré ce jour-là.

Jean Prod’hom