Dimanche 15 janvier 2012

Le temps, dit-il dans le cabinet aux étoiles de Greenwich, le temps était de toutes nos inventions de loin la plus artificielle… si Newton a réellement pensé que le temps s’écoule comme le courant de la Tamise, où est alors son origine et dans quelle mer finit-il par se jeter  ? Tout cours d’eau, nous le savons, est nécessairement bordé des deux côtés. Mais quelles seraient, à ce compte, les rives du temps  ? Quelles seraient ses propriétés spécifiques correspondant approximativement à celles de l’eau, laquelle est liquide, assez lourde et transparente  ? En quoi les choses plongées dans le temps se distinguent-elles de celles qui n’ont jamais été en contact avec lui  ? Que signifie que nous représentions les heures diurnes et les heures nocturnes sur un même cercle  ? Pourquoi, en un lieu, le temps reste-t-il éternellement immobile tandis qu’en un autre il se précipite en une fuite éperdue  ? Ne pourrait-on point dire que le temps lui-même, au fil des siècles, au fil des millénaires, n’a pas été synchrone  ?

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 141-142


Une bonne partie de la journée donc dans l’ Austerlitz de Sebald  : de la maison au village par la Moille Cheiry, tête baissée et vent debout, puis au chaud avec les attardés de l’Auberge communale et vent arrière du village à la maison par la Moille Cucuz, au café de l’Evêché enfin entre 5 et 7. Après les voyages de Bailly, me voilà donc embarqué en Sebaldie, sans malentendu, dans un récit – mais est-ce bien le mot qui convient  ? – qui en contient une légion, et une foule d’autres choses en équilibre sur le fil invisible d’une pelote dans laquelle les secrets ont fait leur nid. Avec pour seule ressource un fonds d’images et de souvenirs – des images encore – qu’il s’agit de faire tenir ensemble, instantanés frémissant sous la peau d’un monde qu’on traverse les mains toujours plus nues. Instantanés de même nature que ces photographies qu’Austerlitz étalait…

… face en bas comme pour une réussite, et qu’ensuite, chaque fois étonné par ce qu’il découvrait, il les retournait une à une, tantôt les déplaçait, les superposait selon un ordre dicté par leur air de famille, tantôt les retirait du jeu jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la surface grise de la table ou bien qu’il soit contraint, épuisé par son travail de réflexion et de mémoire, de s’allonger sur l’ottomane. Il n’est pas rare que j’y reste jusqu’au soir et je sens le temps se replier en moi, dit Austerlitz en passant dans l’une des deux pièces arrière du rez-de-chaussée.

W. G. Sebald, Austerlitz, Folio, 2010, 166


Austerlitz est la consignation du provisoire né de l’alliance, contre nature, de la nécessité et de l’improvisation, les efforts que son héros déploie pour rassembler les pièces éparses d’un puzzle sans bord le conduisent à un abîme à pente quasi-nulle, à la répulsion et au dégoût tant de l’écriture que de la lecture. Austerlitz jette un soir au fond de son jardin tout ce qu’il a écrit sous un tas de compost et de feuilles mortes. Allégé enfin, mais un court instant, car le poids de l’existence dont il a voulu ainsi se soulager guette. Sebald raconte ce cortège d’ombres, l’histoire de ce qui ne s’est pas fait et qui, ce faisant, s’est fait. Il n’y aura rien de plus, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup, j’en suis là du sortilège.

Jean Prod’hom