Mollie du Perey

Ropraz / 17 heures

S’il suffisait de sept minutes à la Ficelle pour nous déposer de plain-pied aux portes du paradis, le Tram du Jorat, habillé lui aussi de bleu et de blanc, réclamait une demi-heure pour nous conduire sur les hauts de Lausanne, en suivant les méandres du Flon qui allait rejoindre ses sources du côté des Liaises. Le tram avait en outre des manières qui s’opposaient en tous points à celles de la Ficelle, d’abord parce qu’on y montait le dimanche par n’importe quel temps
A la rondeur, au chuintement, au silence ouaté de la Ficelle, à son assurance un peu empâtée, ses préférences pour la ligne droite et ses habits du dimanche, à son amour des symétries répondaient le visage anguleux et allongé du Tram, son profil décidé, obstiné même, le balancement latéral de son corps osseux, le claquement nerveux que faisaient ses portes lorsqu’on les fermait, le grincement des roues sur les rails, sa tôle un peu raide qu’une toux invisible secouait dans les courbes, le faible écartement de ses rails, le caillebotis à l’avant et à l’arrière des voitures, son pantographe à bras unique. Mais aussi, pour nous les enfants qui voulions y grimper, la haute marche qui nous obligeait à demander de l’aide.
Aux habitations riantes de Montriond et à la coulée fleurie des Jordils répondaient les fermes solitaires et les champs déserts de l’arrière-pays, à la foule d’Ouchy répondaient ces inconnus qui rejoignaient chacun pour soi une existence qui nous demeurait énigmatique, une vie faite à la main et dans laquelle couvait un mystère.
Le tram nous déposait à deux pas de chez mes grands-parents maternels qui s’étaient établis là, En Marin, après des haltes prolongées à Morges, Paudex, Lutry, Vers-l’Eglise, nous donnant à voir le labeur qu’entraînait la gestion d’un minuscule domaine, avec ses escaliers, ses secrets, ses dépendances, ses obscurités ; ses bêtes, ses fruits et ses légumes ; ils étaient un peu sorciers, entourés de silence, une étrange pesanteur et des humeurs sèches les habitaient, ils avaient le visage creusé par la peine.
Pendant cinq ans, entre 1958 et 1963, date à laquelle la ligne du Jorat a été démantelée – j’avais huit ans –, les dimanches se sont succédé, lisses et lumineux, rudes et mystérieux, d’une évidence sans accroc, celle dont nos premières années habillent les choses.
La ficelle nous ramenait l’après-midi à la maison tandis que le tram déposait ses derniers passagers à proximité des fermes foraines, entre Vers-chez-les-Blanc et la Claie-aux-Moines, Corcelles-le-Jorat et l’Ecorcheboeuf, puis continuait dans la nuit jusqu’à Savigny et Moudon. Rien n’était donc terminé.

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