Mottier B (Célestin Freinet I)

Le Mont-sur-Lausanne / 15 heures

Quand je suis revenu de la Grande Guerre, en 1920, je n’étais qu’un « glorieux blessé » du poumon, affaibli, essoufflé, incapable de parler en classe plus de quelques minutes. Malgré ma respiration compromise, j’aurais pu, peut-être, avec une autre pédagogie, accomplir normalement un métier que j’aimais. Mais faire des leçons à des enfants qui n’écoutent pas et ne comprennent pas (leurs yeux vagues le disent avec une suffisante éloquence), s’interrompre à tout instant pour rappeler à l’ordre les rêveurs et les indisciplinés par les apostrophes traditionnelles, c’était là peine perdue dans l’atmosphère confinée d’une classe qui avait raison de mes possibilités physiologiques. Comme le noyé qui ne veut pas sombrer, il fallait bien que je trouve un moyen pour surnager. C’était pour moi une question de vie ou de mort. […]
La classe-promenade fut pour moi la planche de salut. Au lieu de somnoler devant un tableau de lecture, à la rentrée de la classe de l’après-midi, nous partions dans les champs qui bordaient le village. Nous nous arrêtions en traversant les rues pour admirer le forgeron, le menuisier ou le tisserand, dont les gestes méthodiques et sûrs nous donnaient envie de les imiter. Nous observions la campagne aux diverses saisons, l’hiver quand les grands draps étaient étalés sous les oliviers pour recevoir les olives gaulées, ou au printemps quand les fleurs d’orangers épanouies semblent s’offrir à la cueillette. […]
Quand nous retournions en classe nous écrivions au tableau le compte-rendu de la « promenade ».
Mais ce n’était encore là qu’un coin lumineux enfoncé provisoirement dans le mur de la scolastique. La vie s’arrêtait à cette première étape. Faute d’outils nouveaux et de techniques adéquates, je n’avais d’autres ressources, pour enseigner la lecture d’un texte imprimé, que de dire, sur un ton résigné : « Maintenant, prenez votre livre de lecture page 38… » […]
Je me disais alors : « Si je pouvais, par un matériel d’imprimerie adapté à ma classe, traduire le texte vivant, expression de la « promenade », en pages scolaires qui remplaceraient les pages du manuel, nous retrouverions, pour la lecture imprimée, le même intérêt profond et fonctionnel que pour la préparation du texte lui-même. » […]
Ils étaient pris au jeu, parce que nous avions retrouvé un processus normal de la culture : l’observation, la pensée, l’expression naturelle devenaient un texte parfait. Ce texte avait été coulé dans le métal, puis imprimé. Et tous les spectateurs, l’auteur au tout premier chef, se sentaient émus à la sortie de l’imprimé, à la vue du texte magnifié qui prenait désormais valeur de témoignage.
C’était la première découverte de base qui allait permettre de reconsidérer progressivement tout notre enseignement. Nous avions rétabli un circuit naturel obstrué par la scolastique.
J’avais d’emblée, par intuition et bon sens, fait confiance aux enfants, et j’avais eu raison. Si, au départ, je leur avais demandé d’imprimer des textes d’adultes étrangers à leur propre vie, ils se seraient bien vite lassés de la nouveauté que je leur offrais, comme ils se lassent du beau matériel tout neuf que nous leur donnons en octobre. […]
J’avais jeté la graine. J’ai aidé à son éclosion pour démontrer que le besoin de création et d’expression est une de ces idées forces sur lesquelles peut se bâtir un renouveau pédagogique incomparable.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I, Prélude

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