Jardin (Célestin Freinet II)

Riau Graubon / 15 heures

Mathieu, dont l’esprit a mystérieusement conservé, comme une revendication d’origine, le droit de ne pas croire sans discuter, de tout passer à la critique des réalités, sans s’en laisser imposer avec le clinquant de l’apparence qu’il a le don de percer d’une désinvolte chiquenaude. […]
Je me suis, plus que lui, aventuré dans les dédales de la culture ; j’ai dû subir les assauts d’une insinuante autorité qui m’ont parfois enorgueilli et égaré ; j’ai participé du progrès. Mais toujours je me suis retrouvé avec je ne sais quelle nostalgie de la simplicité abandonnée, du bon sens devenu inutile, de la clarté irradiante des sources. J’ai en même temps sondé aussi la vanité d’une culture que l’école et le progrès ont plaquée sur ma nature pétrie de bonne terre paysanne ; j’ai mesuré l’impuissance manifeste des initiés qui ont substitué à la vie complexe et puissante toute une fausse philosophie des signes, des mots et des systèmes, comme ces citadins qui, intimidés par le flot pourtant si inoffensif de la rivière – avec bien sûr ses cailloux, ses lianes, ses poissons, ses serpents –, remontent péniblement le courant à la recherche d’un pont, tandis que le petit paysan déluré enlève ses souliers, retrousse son pantalon boueux et, en riant et en éclaboussant, atteint triomphalement l’autre rive.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I, Introduction 

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