Jardin (Célestin Freinet XX)

Riau Graubon / 21 heures

Il était justement occupé à feuilleter, dos tourné à la porte, les quelques livres qui constituent sa rudimentaire bibliothèque. Il ne lisait pas : il consultait au passage quelques pensées qui lui sont familières, comme s’il parlait à un ami discret et profond. Il y a là les Evangiles, une Bible, les pensées de Confucius, des paroles de Bouddha, cette divine Imitation de Jésus-Christ, les Paroles d’un croyant de Lamennais, qu’il apprécie si hautement, Descartes, Rabelais et Montaigne et, parmi quelques livres de Victor Hugo qu’il affectionne particulièrement, de rares ouvrages modernes, choisis on ne sait comment mais avec un éclectisme qui ne manque pas d’être surprenant. […]
La sagesse que certains hommes ont dans l’esprit peut tout aussi bien être dans les livres si on l’y a mise. Il en existe incontestablement quelques-uns qui renferment, je ne dis pas toute la sagesse, mais des lueurs au moins de sagesse. Il s’agit de savoir distinguer, les choisir, et les lire ensuite, non pas en passe-temps, pour amuser l’esprit mais pour converser, avec nos penchants profonds, avec ceux qui les ont écrits. […]

Autrefois, quand on cueillait une poire, on sentait, rien qu’à la voir, à la palper, à la humer, si elle était bonne ou mauvaise, vulgaire ou succulente. Le ver qui s’était peut-être établi sans gêne à l’intérieur n’avait pu cacher son passage qui restait comme un oeil accusateur sur la peau appétissante. Aujourd’hui, sur les arbres « traités », la nocivité est habilement dissimulée. Votre poire est apparemment pure est nette, mais c’est dans sa nature même que se dissimule le toxique pernicieux et subtil.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
L’instruction ne rend pas toujours l’homme meilleur ?

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