Eric Chevillard et W.G. Sebald : the blades of grass

Le Matin | 23 juillet 1986

Cher Monsieur Chevillard,

Notre compagnonnage se poursuit. Vous vous en souvenez peut-être, je suis l’un de ceux qu’enfanta au cours de la première décennie du second millénaire après la naissance de notre Seigneur votre cerveau malade, qui, par dizaines, furieusement, se livraient à des additions absurdes et des recensements maniaques. Souvenez-vous, votre réadmission temporaire dans un pavillon d’aliénés vous avait permis, fort heureusement, de vous débarrasser de ces 807 inconnus qui tout à la fois suçaient votre sang et furent vos nègres ; ils sont allés marcotter ailleurs, agrandir le pré carré de la littérature sans cesser de vous être éternellement reconnaissants.
C’était sans compter avec les ruses de la fiction qui m’ont amené, depuis quelque temps, à faire l’hypothèse, après Borges, que vous êtes vous aussi l’enfant d’un cerveau égaré – je ne doute pas que vous en preniez conscience parfois –, la création d’un esprit dérangé qui a eu la folie de croire qu’il était capable de s’affranchir de ceux qui l’ont précédé et de voler de ses propres ailes.
Vous ouvriez en effet votre Autofictif le 18 septembre 2007 comme ceci :

J’ai compté 807 brins d’herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore. 


Et vous commentiez en 2011 ainsi :

De même, la littérature selon mon goût commence là où la vie s’arrête parce qu’elle ne peut aller plus loin, faute de moyens, de puissance, parce que la mort la cerne, parce que les lois humaines qui s’ajoutent aux lois physiques l’entravent de mille liens. Pour continuer malgré tout, que faire d’autre qu’écrire ?


… ou lire ? Les Emigrants de W.G. Sebald :

C’était un vieil homme qui soutenait sa tête sur son avant-bras replié et semblait abîmé dans le spectacle du petit carré de terre qu’il avait juste devant lui […] Mais ce n’est que lorsque nous fûmes près de lui qu’il s’aperçut de notre présence et se redressa, quelque peu confus […] I was counting the blades of grass, dit-il pour excuser sa distraction. It’s a sort of pastime of mine. Rather irritating, I am afraid.


Il m’est apparu très clairement ce matin que, si j’avais bien été enfanté par votre cerveau malade, vous n’êtes vous-même, en la circonstance, qu’une réplique de celui de G.W. Sebald. Il est temps de dénoncer l’aveuglement de la critique littéraire et de donner enfin leurs lettres de noblesse aux nègres, aux emprunts, aux martingales, aux automates syntaxico-sémantiques ; urgent de faire la vérité sur les détours de la fiction en emboîtant le pas du narrateur et de Sebald à la fin du premier récit des Émigrants :

Trois quarts d’heure plus tard – j’étais sur le point de reposer un journal de Lausanne acheté à Zurich, que je venais de feuilleter, pour ne pas manquer l’instant d’émerveillement, toujours renouvelé, où s’ouvre au regard la perspective du Léman –, mes yeux tombèrent sur un article relatant qu’au bout de soixante-douze ans le glacier supérieur de l’Aar venait de restituer la dépouille du guide bernois Johannes Naegeli, porté disparu depuis l’été 1914 – Voilà donc comment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décennies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaussettes cloutées.


Il suffirait à la critique littéraire de remonter de mouture en mouture, de gel en dégel, de vertige en vertige, à la version princeps de tout texte, pour s’aviser que chacun d’eux est la commémoration ou la remémoration d’un texte dont on ne connaîtra l’auteur que demain, ou dans un an.

Bien à vous.
Jean Prod’hom

PS
J’apprends à l’instant que les corps rendus jeudi dernier par le glacier de Tsanfleuron ont été identifiés. Il s’agit d’un couple de Savièse (VS) disparu le 15 août 1942, Francine et Marcelin Dumoulin parents de sept enfants.
Francine et Marcelin se rendaient dans un alpage situé sur le territoire bernois. Monique sa fille se souvient de ce jour où elle vit pour la dernière fois son papa et sa maman, c’était le matin du 15 août 1942, le jour de l’Assomption. Ils lui ont donné la tâche de s’occuper de ses jeunes frères et soeurs avant de s’engager dans la vallée, à pied, elle avec son costume de l’époque, des bas noirs et des souliers cloutés, il faisait grand beau ce jour-là, un ciel bleu à n’en plus finir, son papa et sa maman sont partis en chantant, ils chantaient tout le temps. Lui avait une voix de ténor, il chantait n’importe quoi, Verdi, il chantait tout le temps.

La police valaisanne a découvert près de leurs corps un sac à dos, une montre et une bouteille. Un livre aussi, dont on n’a pas cru bon donner le titre. On a hâte de le connaître. Les Émigrants ?


Photo | 24Heures


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