La Molleyre (Célestin Freinet XLIX)

Corcelles-le-Jorat / 9 heures

– Ah ! oui, il s’agissait bien de cela !… Vous croyez que quelqu’un dans les tranchées, cherchait, parmi les pages d’un livre, un raisonnement apaisant ou une pensée féconde ?… Sauf quelques très rares spécimens de philosophes obstinés, que je n’ai d’ailleurs jamais rencontrés parmi les poilus du rang, la masse des malheureux soldats lisaient comme ils buvaient, comme ils buvaient ou jouaient aux cartes, pour endormir un instant l’esprit et essayer de vivre encore, ne serait-ce par par le rêve et l’illusion.
C’est ce qui explique que ces hommes lisaient n’importe quoi, pourvu qu’une intrigue prenante les empoignât et, les tenant habilement en haleine, les entraînât, au prix même des aventures les plus rocambolesques, dans un monde où l’on se plonge comme dans un rêve qui permet de faire passer le temps et d’oublier. […] Ce qu’on demande au bon roman, comme à la bonne gnole, comme à la pipe soignée, c’est d’endormir délicieusement l’esprit et de nous ouvrir d’autres horizons…
– Qui peuvent être beaux !…
– Beaux ou laids, l’essentiel c’est qu’ils soient autres et moins barbares !… Haschich ! Haschich !

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I,
L’Education du travail, 1949
Le jeu-haschich

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