Gare de Porto

Une ou deux heures de train, c’est déjà un voyage ; un voyage dans lequel on ne s’embarque pas sans prendre quelques précautions ; il est préférable d’anticiper si l’on veut éviter toute mauvaise surprise. Les mieux organisés glissent dans l’un des compartiments de leur petit sac à dos un livre, un hebdomadaire, un recueil de mots-croisés ou de sudokus ; dans l’autre un en-cas et une bouteille d’eau ; c’est sûr, la batterie de leur portable ne les lâchera pas.
Personne ne sait exactement pourquoi il prend autant de dispositions, la crainte peut-être de ce qui s’apparente à un huis-clos, de l’étranger avec qui il partagera son compartiment. Une heure ou deux enfermé dans la même cellule ce n’est pas deux ans ferme mais quand-même ; l’ennui, l’inconnu, le danger guettent. Plutôt plus que moins, on ne sait jamais.
Le plus inquiet arrive à la gare avant l’heure et, pour autant que le train soit déjà là, monte dans l’une des voitures bien avant le départ, il choisit un compartiment vide – ils le sont tous à cette heure – dans lequel il se met à l’aise ; il s’étale, ce n’est pas une garantie, quelqu’un pourrait déjouer ses plans, il le sait, mais il est bien décidé à mettre toutes les chances de son côté. Il s’installe donc côté-fenêtre et dans le sens de la marche, répartit scientifiquement ses affaires, comme un metteur en scène, de telle façon qu’elles dissuadent aussi longtemps que possible tout occupant potentiel ; la tâche est délicate, le dispositif ne doit laisser apparaître aucune de ses intentions. Lorsque les premiers voyageurs se tournent en direction de son compartiment, le misanthrope feint de somnoler ou au contraire d’être aux prises avec de mystérieux soucis qui nécessitent la plus grande des paix et une immense solitude.
Le moment du départ approche, des hommes et des femmes s’installent tout autour de lui sans oser pourtant annexer un morceau de son territoire ; il veut croire encore que personne ne viendra l’importuner. Mais ses espoirs fondent à mesure que le train se remplit, il n’est bientôt plus temps de rêver, l’émigration choisie n’existe pas ; il lui faut bientôt abandonner le rêve d’une cellule monacale et se contenter d’espérer que la personne qui s’installera près de lui aura tous les égards qui conviennent.
L’occupation du wagon se poursuit et vos exigences diminuent, finalement vous cédez ; vous regroupez vos affaires en n’espérant qu’une seule chose, que le nouvel arrivant ne s’installe pas en face de vous et ne vous condamne pas, tout au long du trajet, à vous contorsionner pour ne pas toucher impoliment ses genoux.
Le voici l’homme que le hasard a désigné, c’est une femme et elle vous a entendu : elle s’installe côté-couloir et dos à la marche du train ; vous remarquez après quelques minutes qu’elle aussi a pris des précautions, un hebdomadaire, un recueil de mots-croisés et un livre qu’elle place sur ses genoux. Le train démarre, vous cherchez à déterminer au plus vite le titre et l’auteur du livre qu’elle tient dans ses mains comme un bréviaire. Les conséquences vous semblent considérables ; pourquoi pas en effet ne pas vous ouvrir à d’autres horizons, à la science-fiction, au Kintsugi, à l’art roman dans le Languedoc ou à la cuisine au beurre ? Un voyage d’une ou deux heures a, au fond, les dimensions qui conviennent pour que les risques encourus soient mineurs : trop court pour que vous vous convertissiez au véganisme ou au triathlon, mais assez long pour que l’occasion vous soit donnée d’une échappée belle. Vous décidez alors de sortir vous aussi de votre petit sac à dos le livre que vous avez emporté, c’est votre sésame. Et de fil en aiguille vous faites connaissance. Vous découvrez que vous aimez tous les deux les histoires, celles que vous lisez ou qui nous arrivent au fil des jours si bien que, un peu à la manière des Contes des mille et une nuit, vous racontez chacun à votre tour l’une ou autre de vos aventures. Je ne veux pas vous importuner et vous dire à mon tour ce qu’ils se sont dit ce jour-là. Mais sachez que lorsque le train est entré en gare de Lisbonne, ils se sont levés puis salué. Oh pas de pathos, un regard, un sourire et l’assurance que les vies parfois se croisent, que leurs pas s’emboîtent comme les dents d’une fermeture-éclair et font tenir ensemble un bref instant quelque chose plutôt que rien.

Riau Graubon / 10 heures

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