Au carrefour

ll se retrouve là secoué comme chacun par la bonne et la mauvaise fortunes, peu à l’aise avec un avenir à l’horizon encombré, quelques souvenirs qui sortent la tête du brouillard, ceux avec lesquels il va. Et il est là, et il se demande comment il parviendra à l’essentiel.
En avançant à reculons peut-être pour ne pas ajouter de brillants au collier à deux sous de sa vie, pour se réconcilier avec le chemin fait de zigzags qui l’a conduit jusque-là, pour dire le vrai qui reste.

– En trente-sept ans je ne peux pas dire que j’ai appris grand chose. Quand même à desserrer les pièges, avec une pointe ou un petit bout de fer quelconque pour que la palette soit moins dure à déclencher. Dans le temps, j’étais comme les fermiers, je tendais le fer tel qu’il était, point dur à ce que je creuyais, et j’avais du mal à en prendre parce qu’il fallait que la taupe force. Quand la palette est plus souple, qu’elle fonctionne bien, les taupes se prennent.
Et puis, au début, je cherchais toujours la passée centrale, maintenant c’est souvent en bout de passée, là où elles vont reprendre leur ouvrage, que je les attrape. La pratique y fait un peu quand même. Je sais qu’il faut trier les pierres jusqu’à la dernière. En commençant je disais : il y a quelques pierres, elles ne vont peut-être pas gêner, et si une pierre retenait le piège eh bien la taupe était partie.

Jean-Loup Trassard, Conversation avec le taupier
Le temps qu’il fait, 2007

Jean Prod’hom

14

Au milieu du verger, entouré de tout jeunes arbres, un vieux pommier soutenu par des étais de fortune, chargé et fatigué comme une femme enceinte seule à midi sur la place publique.

Jean Prod’hom

13

Il y a des jours qu’on voudrait ne pas avoir à entamer ou, puisqu’il est trop tard, hors desquels on voudrait sortir au plus vite, arriver au soir. Des jours sans bord, sans bout et sans forme, rongés par l’horloge, eau morte, des jours moites, noyés dans une haine et une chaleur lourdes et diffuses.
Alors on la passe comme une longue douleur qui va bien finir avec la venue du soir. On a beau gesticuler, aller et venir, le ciel n’est pas là, invectiver ou sourire, rien n’y fait. Aucune entreprise ne trouve son assise, les oiseaux se taisent, les nénuphars se cachent. On voit grossir les soucis nés de l’orgueil, à la presse de rien, à la presse de tout, capable seulement de vouloir en découdre avant d’en découdre, secoué par les chiffres d’oisifs calculs sans fin.
Seule la bienveillance de l’enfant qui a senti le vent mauvais se lever sauve la mise en allant chercher la brouette, il y met la terre fraîche arrachée à la terre et ainsi rétablit l’ordre universel.

Jean Prod’hom

Dimanche 16 août 2009

Que peut-on faire au bord du lac ?
Compter les trente-six mouettes alignées sur le môle. Manger par exemple quelques tranches de charcuterie serrées dans deux morceaux de pain, ou une pomme, ou tous les deux.
Deux femmes cherchent un lieu susceptible de leur offrir une certaine tranquillité. Je crains qu’elles ne soient déçues. Seule l’une d’elles, la petite, porte une glacière en bandoulière.
On peut s’étonner ou ne pas s’étonner des risées sur le lac, des quelques bateaux qui disparaissent. Fermer les yeux et ne pas se retourner quand on entend sur le gravier les pas se rapprocher et s’éloigner, et faire mentalement le portrait de l’inconnu sans jamais en vérifier l’exactitude.
Une petite fille est assise au pied d’un banc public sur lequel un homme lit, peut-être son père, ou son grand-père. A côté d’elle une casquette dans laquelle elle a placé un pain au lait qu’elle partage avec une amie invisible. Chacun s’agite, les abeilles, les cygnes, les canards, les corneilles, mais aussi les enfants, les promeneurs, les chiens. Ils se sont donné le mot, c’est chacun son tour. Des mouettes filent ventre à terre vers Morges.
On pourrait lire aussi ce petit texte de Robert Walser, Genève, dans lequel il se demande ce qu’on peut faire à Genève. Toutes sortes de choses.
On peut recompter les trente-six mouettes sur le môle qui sont désormais quarante. Puis aller manger une glace qu’on achèterait au kiosque situé dans le voisinage du siège du comité international olympique, pour autant qu’il soit ouvert. Tout le monde est à Berlin.
Proposer le peu d’eau qui reste au garçon qui s’est blessé avec sa trottinette, écouter ses explications ou poursuivre sa promenade et lui laisser la bouteille.
Les nuages font de l’ombre au Jura et aux Alpes, quelques-uns pourtant ne font rien, ils s’étirent du sud à l’ouest, puis rapidement disparaissent dans le bleu du ciel.
On pourrait prêter un peu plus d’attention à tout cela, au saule qui frémit, remue les bras et propose de l’ombre en dentelle à une femme rousse, cheveux raides, immobile à côté de celle qui pourrait bien être une amie chère. On n’en sait rien mais on pourrait avoir envie de le savoir. Difficile pourtant, car tout le monde se tait, ceux qui parlent comme ceux qui se baignent. Tout est en sursis, les cygnes ont disparu.
On pourrait s’attendrir, s’interroger, ou considérer que tout cela manque de consistance, se lever et rentrer à la maison.

Jean Prod’hom

Ce n'est pas l'heure de rentrer

Les émanations lourdes et enivrantes de la sève que dégagent les rondins de sapin couchés dans les épines croisent l’air bleu et l’humidité qui monte de la terre, elles font tourner la tête et mon visage se penche vers la brise. Les sots soucis qui me talonnaient en montant la Mussily s’évanouissent, je respire, m’allège, rien ne peut désormais m’arrêter.
Il faudrait pourtant que je me lève, une résolution idiote traîne dans les parages, issue d’un mauvais calcul, comme si le petit bonheur auquel j’étais parvenu et qui s’élargissait reviendrait plus vite encore si j’y renonçais à l’instant. La maison là-bas est pourtant vide, ce n’est pas l’heure de rentrer et je n’ai de compte à rendre à personne.
Je prolonge l’aventure en me vissant au banc de bois, remettant d’un coup tout à plus tard, tourne la tête, tâtonne à nouveau pour trouver le meilleur angle, me cale dans ce bain d’essence qui bout, m’enveloppe et me délivre de toute attente, tout est décanté, léger dedans et dehors.
Je souris en pensant à mes trois enfants si jeunes encore, le bonheur se mêle aux senteurs et à la tiédeur humide. J’imagine leurs yeux, leurs sourires, leurs pas sur le chemin qui monte jusqu’ici, les voici accompagnés de leur mère qui en tient deux par la main, ils se rapprochent, l’avenir dans la poche, sérieux, pressés, légers, tendres comme du trèfle.

Jean Prod’hom

XXXII

Mes amis se réjouissent des progrès de la médecine et des biotechnologies. C’est tout juste s’ils ne se congratulent pas, pas l’ombre d’une ombre à ce tableau. Je me tais mais n’en pense pas moins : les généticiens nous promettent chaque jour un peu plus d’éternité. Soit  ! Mais faudra-t-il aussi qu’à 105 ans je fasse un môme, que je l’appelle Enosh et que je me charge de son éducation jusqu’à 807 ans ?

Jean Prod’hom

Rassembler ce qui s'éloigne

Il faut bien admettre que l’écriture ne va nulle part d’une traite, sauf à penser que ce qu’elle présente recèle strictement les propriétés attribuées communément au réel alors que, si le livre relève bel et bien de l’ensemble des éléments comptables du monde et s’il est l’aboutissement prévisible d’une entreprise qui obéit aux principes du monde physique, il n’en offre pas moins, par un tour dont on ne perçoit que certains effets, un double diabolique, au visage certes moins monstrueux que celui qu’ont cru distinguer avec d’excellentes raisons quelques aventuriers de la pensée en arguant que le réel n’était en définitive que le double appauvri du livre, mais diabolique pourtant, puisqu’il est le lieu par la médiation duquel on se sépare, on s’éloigne, on se détache de ce qu’il indique, ce qu’il nomme et puisque, nous condamnant à nous absenter momentanément des affaires courantes, le livre nous condamne aussi à nous mettre à la traîne des événements actuels du monde, nous condamne à rattraper le temps perdu en imaginant des organisations improbables, des pas de funambule, à concevoir des chemins imprévus, des boucles étranges pour reprendre et comprendre un peu mieux ce qui nous habitait autrefois lorsque, pris dans les rêts de l’immédiat, nous n’avions conscience de rien, pour ne pas perdre de vue aussi ce qui file tandis que nous acceptons d’occuper un instant une île sans obligation loin de la marche forcée d’un monde qui n’attend pas, pour préserver enfin – et c’est là peut-être l’essentiel – ce qui nous échappe immanquablement à l’instant, dans le silence creusé par des mots qui viennent de loin et dont on ne maîtrise pas tous les sortilèges, qu’il s’agit de rassembler continûment, un peu à la manière du berger et de son chien qui rameutent le troupeau menacé par le loup dans son voisinage et la méprise en son sein.

Jean Prod’hom

Dimanche 9 août 2009

D’être amené à affirmer – sur l’un des modes pauvres de la concession, c’est-à-dire hors toute argumentation – qu’il ne reste rien, ou plutôt presque rien, lorsqu’on a cessé de croire en nos facultés à raviver ce que ni le souvenir ni le désir ni les passe-passe du langage n’ont su réveiller, pourrait conduire celui qui tendait encore l’oreille de ce côté-ci du monde avec une certaine bienveillance à s’éloigner un peu plus encore ou à répondre par le théâtre misérable de la compassion, à penser au fond que nous ferions mieux de regretter ne pas nous y être pris autrement, alors que ce qui ne répond plus à l’allant de nos pas ne sombre pas, mais au contraire nous enjoint de lever la tête plus haut, non pas pour voir au-delà en direction du chiffre d’une rédemption rêvée dont on aurait gardé la combinaison secrète dans la manche d’un habit de bure, mais précisément parce que nous n’avons pas autre chose à faire que de continuer, ne pas remettre les armes, demeurer silencieux au coeur d’une bataille sans surprise et immobile dont on ne connaît finalement rien, sinon qu’on n’en sortira pas vainqueur, mais seulement peut-être, si tout se passe bien, vaincu.

Jean Prod’hom

Sous le jardin d'Eden

Il m’aura fallu plus de dix jours d’une lutte acharnée pour venir à bout de l’ennemi. Un grand-père avait livré autrefois de tels combats, plusieurs oncles aussi, plus près de moi quelques cousins : tous victorieux. C’était mon tour.
J’ai livré bataille du lundi 27 juillet au vendredi 7 août. L’ennemi ravageait le sous-sol du jardin, il levait chaque jour, de nuit comme de jour, trois ou quatre buttes de terre. On dit cette terre fertile, je ne voyais que l’ennemi. J’ai d’abord bataillé avec laideur, sans méthode, en tous sens et sans succès, usant de l’eau, du marteau et du monoxyde de carbone, poursuivi par les insomnies. L’ennemi était-il deux, cinq ou dix, je l’ignorais, mais je pressentais une légion. Pensez donc, plus de trente taupinières ! Les ennemis allaient-ils s’attaquer aux fondations de la maison ?
Décidé à frapper un grand coup, j’ai placé le jeudi 6 août, à la brune, huit pièges à taupes achetés le matin même, je les ai placés dans les galeries étroites de quatre taupinières fraîchement levées. Je les ai placés suivant les traditions héritées de mon grand-père maternel et de sa lignée qui revenaient à la surface, que de la bonne terre.
J’ai souhaité alors avec force que l’aveuglement réputé de mes ennemis, leur museau au boutoir rosé et cartilagineux, leurs pattes aux griffes puissantes les précipitent dans les pinces d’acier. Celles-ci se refermeraient sur leurs reins et ne les lâcheraient plus jusqu’à leur mort et à mon salut.
Le lendemain à l’aube, avant que le coq ne chante, j’ai jubilé en découvrant les responsables des ravages souterrains et de mes insomnies : une taupe, une seule taupe au doux pelage prise dans la guimbarde de la troisième galerie. J’ai failli hurler ma fierté, je me suis senti de la grande famille des hommes, digne héritier de ceux dont je suis le fils, l’égal de mes aïeux et modèle pour ceux qui viendront après moi si bien que j’ai annoncé urbi et orbi ma victoire sur l’ennemi invisible, à mes enfants d’abord, à ma femme ensuite, et à tous ceux que j’ai rencontrés depuis. Je le fais ici. Car on n’en a pas fini avec cet animal qui, à l’insu du serpent, fouissait déjà le jardin d’Eden.
Ma jeune ennemie qui aurait pu hanter plus de cinq ans encore le sous-sol de mon jardin repose aujourd’hui à l’étage supérieur du compost dans un lit cossu de mauvaises herbes. Je respire et je dors à nouveau beaucoup mieux. Je guette pourtant depuis trois jours, car je crains qu’il ne s’agit que d’une rémission. La partie n’est pas gagnée, je le sais, les taupes reviendront, mais je suis prêt et armé, j’enseignerai la tradition à mon fils.

La fierté ne m’a pas quitté depuis trois jours, l’âme et le corps reposés je descends ce matin en ville, là où le bitume a dispensé les citadins de poursuivre la guerre aux taupes, j’y descends pour commander aux éditions Le Temps qu’il fait l’ouvrage de Jean-Loup Trassard, Conversation avec le taupier. Je suis prêt à en savoir plus sur cet animal qui ne voit rien dit-on, mais qui vit quoi qu’on en pense un peu comme nous, dans un réseau de voies de communication complexe, qui comprend des voies profondes, longues et larges, plus permanentes, et un réseau de voies temporaires, superficielles et commerçantes, ainsi que des voies dites de surface utilisées par les mâles à la recherche de femelles.

Jean Prod’hom

Idylle

La nuit ne s’oppose pas au jour puisqu’elle n’est que l’ombre de la terre. C’est ensemble qu’au crépuscule la nuit tombe avec le jour, mêlés d’abord comme des amants, chacun pour soi ensuite, le jour cédant sa place à la nuit.
Puis à l’aube le jour se lève, mais as-tu vu de tes propres yeux la nuit se lever ?
La nuit tomberait-elle deux fois ?

La lumière du jour est une poche dans la nuit galactique, quant à la nuit terrestre, elle est comme une seconde poche. J’ai peine à penser qu’on puisse les retrousser toutes deux, pas plus que je ne suis capable d’imaginer une perle dans une huître close.

La terre est meuble, ronde et chaude, elle a tenu ses promesses. Je fais ce matin quelques pas sur le chemin du Bois Vuacoz pour me rappeler des miennes et me réjouir des travaux et des jours.

Jean Prod’hom

XXXI

Il fait toujours bon dans sa maison, ni trop chaud ni trop froid. Admiratif, je m’enquiers auprès de cet ami qui m’apprend que l’isolation de son logis n’est constituée ni de sagex ni de laine de verre, mais des invendus que Garnier-Flammarion lui a vendus en 1995 pour une bouchée de pain.
Qu’on ne s’y méprenne pas, il s’agit là peut-être de la première démonstration, solide et incontestable, du rôle effectif de la littérature dans la société, la première parmi les innombrables démonstrations que tant de littérateurs se sont ingéniés à concevoir pour justifier une activité dont on ne distingue pas immédiatement et clairement, c’est le moins que l’on puisse dire, la nécessité.

Jean Prod’hom

On remballe en silence

Le vieil apiculteur qu’on aperçoit depuis le banc de la Mussily se retourne et fait un signe imperceptible de la main. Il s’affaire autour de ses abeilles, c’est la fin, il n’en attend plus rien, il remballe. Jusqu’au printemps prochain le rouge, le vert, le bleu, l’ocre de ses dix-huit ruches ne coloreront plus la lisière.
Un signe de la main encore, discret, silencieux avant qu’il ne s’éloigne au volant de sa vieille jeep derrière laquelle une remorque traîne comme un arc-en-ciel quelques morceaux du tableau de la belle saison.
Rien n’a changé dans le bois et sur l’esplanade du refuge de Corcelles, les bruits se mêlent, celui des pas sur le gravier qui crisse comme du verre pilé, celui du vent à la cime les feuillus qui agitent les bras, le bruissement des feuilles chiffonnées à leurs pieds, le ronflement lointain des voitures sur la Route des Paysans, l’eau abondante qui tombe du goulot de fonte et qui claque dans le bassin, le bourdon d’une invisible armée de guêpes, la colère rentrée des avions qui labourent le ciel, l’appel des quelques oiseaux qui se sont partagé le quartier…
Des bruits bien distincts tissant un filet sans bord, qui agit comme une main sur l’assourdissant silence qui pousse, pousse par en dessous.

Jean Prod’hom

Dimanche 2 août 2009

Un froissement de papier a interrompu la rêverie, mais on a beau chercher, rien ne bouge dans les feuilles mortes. Il attend dedans, il écoute dessous avant de se risquer en terrain découvert. Soudain le voici, l’orange de son bec d’abord, et puis ses plumes d’ardoise, son chant enfin, un chant articulé et indivis du bout des lèvres, à peine un chant, un motif liquide qui roule dans la bouche comme des galets remués par le va-et-vient d’une vague.
Une flexion l’anime comme un ressort avant qu’il ne saute, qu’il ne sautille plutôt, et cinq bonds l’amènent au pied de la fontaine dont il atteint le rebord en battant deux ou trois fois des ailes.
Plus un mot, il longe le bassin à l’extrémité duquel il marque un temps d’arrêt, il se lance, un battement d’ailes, il touche terre, et la tête bien droite il entame une courbe de précaution pour rejoindre le dessous des tables et des bancs massifs du refuge dans l’ombre desquels il disparaît, à peine quelques secondes, quelques miettes peut-être.
Le voici de retour, l’orange, l’ardoise, les galets par le même chemin.
Il sautille cinq fois encore puis s’envole, il n’a pas hésité sur le chemin à prendre, le seul qui lui correspond. Il a percé le sous-bois comme aucune flèche ne sait le faire, car l’oiseau juge en même temps qu’il s’égare.
Il a chassé les derniers nuages du ciel et dans l’ombre du bois le merle va et vient, par ici ou pas loin, par là.

Jean Prod’hom

Fin de saison

On n’échappe pas aux regrets lorsque les foins et les moissons sont rentrés, alors que les corymbes des sureaux, des viornes, des sorbiers livrent aux lisières leurs poignées de fruits rouges et aigres. La poussière des chemins s’est installée sur les feuilles du séneçon et du millepertuis, leurs fleurs jaunes lancent à peine quelques feux, sans parvenir à réveiller les lourds verts qui s’épuisent.
Le sommeil n’efface rien, les beaux jours s’enfuient où qu’on aille. Quelque chose s’appesantit, quelque chose cesse de trembler, ce qui poussait par en dessous s’est tu.
Il pleut, il vente, il faut voir désormais les choses autrement et sauver sa peau, aller à reculons, percevoir les premiers signes de la rouille qui s’attaque au feuillage. Elle l’allège, elle va finalement y bouter le feu.
On verra alors le vent se refaire des amis.

Jean Prod’hom

Les vauriens

Nos vies ne connaissent pas les saisons, l’hiver s’y prolonge toute l’année, derrière les verrous, sous un toit, à l’abri des murs épais et les croix de grille. On lit un peu le soir sous l’abat-jour du salon pour déserrer l’étreinte de la nuit qui grippe nos sourires et qui se glisse entre les volets mal fermés : une bonne santé et surtout pas de maux de tête.
On se remet au travail à l’aube, on le sent il le faut. On vient à bout du livre entamé, on termine les tâches commencées la veille, c’est ça avoir une conscience, et une conscience c’est sans pareil même si on n’en retire pas beaucoup d’honneur. On retrouve même un second souffle, on s’amuse des problèmes simples, faciles à résoudre. Quelques saisons encore et on abandonne nos rêves en regardant avec insistance ailleurs. On a scrupule, mais ce scrupule ne se prolonge pas, il suffit de quelques Noëls et l’habitude l’a englouti.
Des vauriens pourtant guettent, ils entrent en scène à un moment où on ne les attendait pas, ils déterrent les saisons, traitent à nouveau avec le temps que le calendrier divisait pour faire le décompte des jours et regardent le monde qui est bien celui qu’on aperçoit sur les cartes postales mais que celles-ci ont escamoté jusque-là en faisant croire qu’il suffisait d’en disposer.

Le matin je balaie et je vais porter les paquets à la poste, je reviens ensuite à la maison et je réfléchis à ce que je pourrais bien encore faire. En général il n’y a plus rien à faire et je pars dans les bois, où je m’assieds quelque part sous les hêtres jusqu’à ce qu’il soit temps ou jusqu’à ce que je pense qu’il est temps de rentrer à la maison. Quand je vois les gens travailler, je ne peux m’empêcher d’avoir honte d’être sans occupation, mais je trouve que je ne peux rien faire d’autre sinon éprouver justement ce sentiment-là. J’ai l’impression de ramasser chaque fois la journée comme un cadeau que le bon Dieu veut bien laisser tomber aux pieds d’un vaurien comme moi. Faire plus que de vouloir travailler et, dès que j’en vois l’occasion, la saisir, je ne l’exige pas de moi, puisque je vois que cela va bien comme cela. C’est une vie qui convient du reste admirablement à la campagne. On ne doit pas y faire trop de choses, sinon on finirait par ne plus voir la beauté dans son ensemble, on perdrait l’affût dont le regard a besoin, et il faut bien aussi qu’il y ait dans le monde des gens qui regardent.

Robert Walser, Les enfants Tanner
Première édition:1907, traduction : Gallimard,1985, page 134

Jean Prod’hom

XXX

Assis sur le banc placé à côté de la fontaine, j’aperçois près de la lisière quatre jeunes femmes en tenue de camouflage, manches retroussées, sourire aux lèvres, les bras qui battent l’air, libres comme lui. L’armée se féminise dans la bonne humeur, que je me dis, et je m’en réjouis.
J’en ai à peine terminé avec cette réflexion pleine de bon sens que j’aperçois une tortue sortir péniblement du bois, ce sont quatre énormes sacs à dos d’où dépasse une paire de chaussures taille 44 au moins, et aucune tête comme il se doit.

Jean Prod’hom

Dimanche 26 juillet 2009

A la fin des journées du milieu de l’été, le soleil et les trembles déroulent sur la route des Censières filant vers le sud un long ruban passementé d’or et d’ombres aux motifs hésitants qui emballe le corps de la passante lorsqu’elle s’avance sous le ciel bleu, la plastronne, la coiffe comme une Morlaisienne, coule liquide dans son dos avant de s’immobiliser à nouveau sur la route qui fuit à l’arrière.
Et si elle interrompt sa marche pour regarder l’habit, la coiffe, la traîne qu’elle était si fière de porter il y a un instant, la promeneuse est surprise de ne voir sur le bitume, à sa gauche, qu’une ombre d’encre immobile et sans nuance, sans dentelle, la sienne, que seuls quelques cailloux blancs éclaircissent par endroits.

Jean Prod’hom

L'empreinte et l'écho

Parfois l’écriture dépasse l’intention primitive, l’outrepasse même et attire celui qui écrit dans ce qu’il pressent soudain mais qu’il n’est pas en mesure de maintenir sous sa main, qui échappe alors à son contrôle, si bien que les fils patiemment distingués à l’arrière tirent vers l’avant, les chevaux se cabrent, le cavalier saute de sa monture qui poursuit, tout s’emmêle.
On y va alors à l’estime en se fiant à la trouée qu’on aperçoit à la traîne des bêtes qui secouent la tête en disparaissant dans les bois. Sans les perdre de vue, on soigne les arrières, là où les idées s’épaulent encore solidement les unes les autres, mais à l’avant les mots se mêlent et les fils se mettent en pelote, l’arrière va partir en charpille sauf que, au dernier moment, la trouée se retourne comme une poche, raperche les fils qui se sont rétractés, les tend et garantit ainsi une inespérée cohésion à l’ensemble : quelques mots sont tombés d’on ne sait où, ils assurent la nouvelle donne qui s’organise de l’avant vers l’arrière, noue de proche en proche ce que l’on ignore encore avec ce que l’on croyait savoir.
Tout se tend et ce qui devait se terminer en couronne d’épines ou en eau de boudin maintient, on ne sait comment, dans le creux d’une boucle étrange l’empreinte des sabots d’un cheval au galop qui a pris le large avec ses semblables et l’écho d’une clameur qui ne cesse pas.

Jean Prod’hom

Le loup dans la bergerie

Que nous apprennent les livres mis bout à bout dans nos bibliothèques sinon qu’il tiennent debout ensemble, épaule contre épaule, qu’il y a presque toujours, quel que soit le principe d’organisation adopté, une place pour y glisser un nouvel arrivant. Pourtant tôt ou tard, même si l’on a pris des marges très généreuses, l’apparition d’un seul livre nous oblige à tout déplacer, à tout reprendre, à modifier l’ordre de fond en comble.
A moins que… On peut en effet modestement accueillir le nouveau venu hors tout classement, comme le dernier venu, comme celui qui n’a pas encore de place, un peu comme la Métaphysique d’Aristote, dont la préposition méta « pourrait n’être qu’une indication sur un ordre de lecture ou de classement de textes, fournie pour un érudit ancien : à lire ou à classer après les textes de physique » (Richard Bodéüs, 2002).
On peut encore le laisser là comme une pierre sur un plateau de go.
Si la succession des événements répond à un ordre imposé comme la juxtaposition des livres dans nos bibliothèques, l’imprévu survient tôt ou tard et bouleverse l’une et l’autre. Comme n’importe quel événement le fait à l’égard de l’histoire, le livre alimente nos rayons, les met en question et nous en éloigne.

Jean Prod’hom