Histoire de l'art 2

Aurochs, chevaux, licornes, cerfs,… relégués deux fois dans la nuit de Lascaux.

« Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres » confie Tzinacán, le mage de la pyramide de Qaholom à José Luis Borges, après de longues années passées dans les ténèbres d’une prison à apprendre l’ordre et la disposition des taches du félin.

Et là-haut, mille oiseaux en formation qui fendent le ciel, ils ne voient ni leurs ailes ni le coin qui s’enfonce dans les nuages. Eux, le jour, la nuit c’est tout un. Il a été donné à l’homme seul de distinguer l’eau, le ciel et la terre, sans qu’il n’en récolte autre chose que des peines et le regret continu de n’être né ni oiseau ni tigre ni aurochs.

Lorsqu’il voit double, l’animal perd la faible raison qui le conduit tout au long de sa vie, sans jamais accéder à une vision d’un type supérieur, il est vraisemblablement ivre. La double fermentation du vin n’offre pas la double vue, il n’en va pas autrement pour l’homme.

Celui qui a pleuré à l’aube lorsqu’il a vu un passereau blessé au bord du talus, près du coquelicot, celui qui a levé ses yeux égarés, à midi, lorsque le chant du coq déchire la campagne déserte et rappelle l’homme à son destin, se promettent d’y voir plus clair un jour et de faire la lumière sur ce qui est. Se succèdent silencieux les matins et le bonheur tremblant de l’immédiat.

Qui n’a pas vu double n’a rien vu,
mais qui est assuré d’avoir vu double ? Le sens des aphorismes calligraphiés sur les murs des maisons à l’abandon reprennent vie chaque matin. On peut demeurer engoncé toute une vie dans l’immédiat avec le sentiment pourtant d’avoir vu double.

Le monde naît d’une berlüe, celle de l’avoir vu double, d’abord de ce côté-ci ensuite de ce côté-là. Deux mondes ou deux ombres. Ne le contrarie pas ! S’il perd son unité, s’il perd un peu de la lumière, de la hauteur et de la profondeur que l’homme lui prête pour mieux s’en débarrasser, il retrouve le silence d’où il provient, un silence qu’il te demande non seulement d’accepter mais dont tu devras témoigner. Si tu le veux vivant, ne tente pas de réunir le monde que tu as vu double, laisse le silence faire son oeuvre, c’est à lui que revient la tâche de sertir ce qui est séparé et de lui offrir un instant l’apparence de l’unité. Sommes-nous encore dans la clairière ou déjà dans le bois ? Les choses perdent leur contour, les lisières se troublent, il est temps d’à peine faufiler le bois avec la clairière. Les grands travaux peuvent commencer, le temps et les moyens nous sont comptés.

Jean Prod’hom

Dans un petit carré de lumière

Autour de midi en hiver, lorsque le soleil vient frapper les lucarnes de nos greniers, des nuées de mouches dont on ignore les lieux de retraite – ou de nidification – font leur apparition sur le mode de la génération spontanée. Elles frottent bruyamment et sans discontinuer leurs ailes contre le verre réchauffé. Personne n’a été en mesure de déterminer précisément l’instant de leur réveil. Elles s’agitent, ivres d’abord elles volettent en tous sens. Epuisées enfin elles rejoignent en chute libre les lames du plancher, grésillent par à-coups plusieurs minutes, elles brûlent leurs dernières forces. Un dernier coup d’ailes, un dernier coup de pattes, elles meurent enfin serrées dans un petit carré de lumière.

Un collègue m’avertit qu’il a retrouvé dans l’une des poches de son ordinateur des photos égarées et qu’il les a fait parvenir à un ancien élève, aujourd’hui en formation professionnelle, qui les lui demande depuis plusieurs semaines déjà.
Le jour même de cet envoi, un e-mail de cet élève m’avertit de la publication dans son album, sur Facebook, d’une photo. Elle met en scène sur les rives du lac Majeur les cinquante acteurs de ce festin sportif. Sous la photo leurs prénoms et leurs noms, détenteurs pour la plupart d’un compte sur Facebook. Je m’y reconnais.
Il aura suffi de quelques secondes à peine pour que le premier des cinquante disparus envoie un message de condoléances. Les bougies s’allument. Et dans les heures qui suivent affluent les messages de la diaspora.
Le feu dure quelques jours, puis les disparus disparaissent, le livre se referme, les bougies s’éteignent. Diaspora.

Fin août 1985 sur la rive gauche de l’Ardèche, au-dessus de Viviers où nous avons dormi. Nous marchons toute la journée et c’est le crépuscule. S’offre alors un spectacle qu’il est difficile d’imaginer : d’innombrables fragments blanchâtres d’une matière indéterminée, déchiquetée et nervée, tournoient tout autour et saturent l’espace. On n’y voit plus rien, ce sont des éphémères. Le ballet dure un instant, dix minutes peut-être, et la nuit tombe.
Au matin, les rives de l’Ardèche sont recouvertes d’un épais suaire à la couleur indécise, détrempé, poisseux : le décor d’un film d’épouvante.

Jean Prod’hom

Rathvel

Enfoncé dans sa cagoule et son bonnet, les yeux fuyants, il a l’allure et la voix sans fond du possédé. Il est seul et glisse sur les pentes du Gros Niremont à Rathvel, de haut en bas et de bas en haut, la raison s’égare à moins. Tiré par l’une des barres d’un T, il ne semble pas à mes côtés, comme s’il avait laissé la plus grande partie de lui-même à la Verrerie où il vit et le solde à La Tour-de-Peilz où il exerce le métier de serrurier. Je me sens tout petit à ses côtés, presque rien : un presque rien à côté d’un absent.
Il me parle alors de ce lieu où il est né il y a une quarantaine d’années et qu’il n’a pas quitté : La Verrerie issue, m’apprend-il, de la fusion de Grattavache, du Crêt et de Progens. Ces noms sacrés qu’ils prononcent réveillent le possédé qui sort de lui-même. Il ne s’arrête plus et, par cercles concentriques, étend sa domination sur le monde. Il égrène les neuf communes du district de la Veveyse et celles qui ont disparu au coeur de la fusion : Attalens, Semsales, Bossonnens, Châtel-Saint-Denis, Granges, La Verrerie – Le Crêt, Grattavache, Progens –, Le Flon – Bouloz, Pont, et Porsel –, Remaufens, Saint-Martin – Besencens, Fiaugères. Le poème terminé il se tait. Quelques mètres encore avant le carrousel des T et on se quitte.
Ces noms font rêver : Besencens, Fiaugères, Grattavache… et la Verrerie, qui abrite un possédé. En moins de huit minutes, ce possédé aura fait d’un presque rien un connaisseur et un inconditionnel de l’un des sept districts du Canton de Fribourg. J’irai visiter la Verrerie.

Jean Prod’hom

Dimanche 4 janvier 2009

Les Israéliens sont entrés dimanche matin en file indienne dans la bande de Gaza. Les soldats du Hamas et de Tsahal, au nom de tous ceux qui n’en peuvent plus, au nom de tous ceux qui souhaitent la paix font la guerre. Mais ceux de Sderot comme ceux de Gaza ne se leurrent pas, ils connaissent, j’en suis sûr, l’horreur des jours qui viennent.
Ici c’est la rentrée, on a fêté Noël, le gué de l’an neuf, la neige, le gui aussi, à quelques heures de vol seulement du Dôme du Rocher, de l’église du Saint-Sépulcre et du mur des Lamentations.
Hier matin donc j’ai parlé aux élèves de septième année de la naissance d’Israël à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, j’ai dit les conditions de vie précaire des Palestiniens à Gaza, l’artillerie lourde de Tsahal, la peur des habitants de Sderot. J’ai dit le peu que je croyais savoir, les roquettes acheminées par d’impensables galeries creusées sous la frontière égyptienne et envoyées dans le ciel si souvent bleu du Neguev. Bref le malheur qui s’éternise au sud-est de l’Europe.
Je demande aux élèves de schématiser dans leur cahier le bassin méditerranéen, d’indiquer Suez, Gibraltar et le Bosphore qui désenclavent ce sans quoi la mer au milieu des terres ne serait qu’une marre nauséabonde. J’esquisse les limites d’Israël, hésite sur ses deux capitales qui n’en sont pas ; je balbutie le statut de la Palestine reconnue par certains ignorée par d’autres, … le désert du Neguev qui pénètre au nord-est de l’Afrique comme un coin, la Cisjordanie, Gaza et la bande de Gaza.
Il est bientôt 11 heures 15, l’heure de nous quitter. En me faufilant entre les tables, je regarde leurs cahiers ; sur quelques-uns je distingue le dessin de quelque chose comme une larme qui coule sur la joue dodue de l’Europe, je me retourne et aperçois alors sur le tableau noir mon propre dessin : Israël pleure Gaza.
Des drapeaux il en faudra pour enterrer les morts et éponger les larmes des survivants. Le tableau est décidément sombre.

Jean Prod’hom

Un, deux, trois,…

Autour d’un feu de bois, des pâtres, vieilles fringues, et le fils fêtent ; ça s’ébruite, effet boeuf.
Six bonzes de Santa Cruz et de Fez forcent les ruses d’un prince de glaise.
C’était le premier rite : coquilles d’oeuf, belles saintes, lents parfums, les adieux, la croix, et toi, je crois, près de l’âtre.

Jean Prod’hom

III

Il avance déguisé mais c’est un homme droit. Il transpire la suffisance mais c’est un homme honnête. S’il ne va pas au travail il en revient, c’est un homme propre, un homme du pays, il s’appelle Jean-Rémy.
Inodore et incolore Jean-Rémy aime les haies, sa femme et les petits fruits. Il vend sans compter ce qu’il achète. Jean-Rémy a l’entrain des cendres, c’est un Suisse, un Suisse aux couleurs délavées, un Suisse obstiné, inébranlable, aussi inébranlable que la bêtise lorsqu’elle est assise sur l’horizon.
Les effets de sa fréquentation sont comparables aux effets que produit sur l’âme un voyage automobile, un interminable voyage automobile.

Jean Prod’hom

Histoire de l'art 1

A peine lisible, quelque chose comme un aphorisme calligraphié, il y a longtemps déjà, sur un mur délabré d’une maison à l’abandon : Qui n’a pas vu double n’a rien vu. Nulle explication nulle mention. Tant mieux !

A l’instant même où nous cessons d’être l’auteur de ce que nous avons écrit, où nous nous dégageons, à peine un instant, de ce que nous avons fait, à l’instant même où nous cessons d’en être le dépositaire, nous commençons à voir double : les choses enfouies naguère dans les plis de la conscience immédiate s’installent à mi-chemin de ce que nous étions et de ce que nous serons, au milieu.
Les choses dites, peintes, écrites, les choses représentées retrouvent un instant leur mystérieux quant-à-soi et le monde, à nouveau habité par des réalités qu’un autre nommera à son tour, s’élargit. Il y a place désormais pour un avenir de l’art.

Jean Prod’hom

Dans le Neguev

Il fait beau dans le désert du Neguev, le ciel est bleu, bleu sombre. Des soldats à la combinaison légère, manches retroussées, sont perchés sur le dos de leurs chars roses et puissants – ils ont la teinte des rochers du Tregor lorsque le soleil les caresse le soir. Les soldats visiblement désoeuvrés font sécher haut dans le ciel le drapeau étoilé bleu et blanc de l’état d’Israël tout juste sorti du salon-lavoir, ils sourient, voilà des hommes qui saisissent toutes les occasions de se réchauffer et qui ne vont pas au travail à contre-coeur. C’était avant-hier à la frontière de la bande de Gaza.
Mais ce matin il pleut sur Israël, et on peut observer sur la carte publiée à 0 heure 45 par l‘Israel Meteorological Service les températures prévues pour cet après-midi : il fera 16 degrés à Tel Aviv, 11 à Jérusalem, 16 à Haïfa… Quel temps fera-t-il à Gaza ?
J’ai beau chercher, aucune trace de ce nom ! La ville de Gaza a-t-elle disparu ? La bande de Gaza a-t-elle été arrachée ? Ni blessure ni cicatrice ?
Le soleil insiste dans le désert du Neguev.

Jean Prod’hom

La sainte famille

Bruits
Arthur est couché, scotché au pied de l’arbre de connaissance, il s’agite. Lili danse et parle en langues. Assis je traduis. Arthur grogne, Lili se tait et je tends l’oreille.
– Que fais-tu ?
– Rien !
Silence
– Papa ! Lili m’embête !
– Que fait-elle ?
– Elle me regarde !
– Et toi, que fais-tu ?
– Rien !
Silence
– Arthur, que fais-tu ?
– Je regarde Lili qui regarde quelqu’un qui ne fait rien.
– …
– …
Bruits
Je les entends alors tous deux se lever délicatement. Ils s’habillent, descendent à l’étage, se saisissent d’un babybel dans le frigidaire, prennent au passage leur bonnet et leurs gants, ils s’en vont faire du bob au Chauderonnet. A quelques pas de là, Sandra berce Louise.
L’histoire du monde a commencé.

Jean Prod’hom

Dimanche 28 décembre 2008

La vallée de Motélon est un trait noir creusé à l’acide : froid et sombre, à peine une vallée en hiver : une ferme isolée, celle des Rappes dont on ne voit s’échapper qu’un mince filet de fumée bleu-acier, quelques touristes bruyants au chalet du Chamois, une ou deux brassées de skieurs qui vont rejoindre le soleil à Bonavalette ou à Tissinniva, une femme enfin, une femme de Broc à la tignasse en bataille, noire, Son oeil anthracite brille et sourit sans concession.
C’est la tenancière de la buvette du Pralet, il est huit heures, elle y monte lancer le feu. La Brocoise y accueille en fin de semaine, depuis dix ans – elle connaît le grand ZIzi –, quelques habitués et les skieurs courageux lorsqu’ils redescendent des Merlats ou de la Dent de Broc. Ce matin le froid est tenace, il y fait moins de dix degrés sous zéro mais le soleil guigne au-dessus du col de Tsermon.
La vallée de Motélon est une gorge aveugle qui maintient à bonnes distance deux lumières, tendues. En amont celle qui brille à l’aube au-dessus du Pralet, l’autre sans bord qu’on aperçoit lorsqu’on remonte les ravins profonds qui bordent la rive droite du ruisseau, un peu avant qu’il ne se jette dans le lac de Montsalvens, et qu’on débouche sur de vastes domaines agricoles, des pâturages, à peine cambrés qui descendent en pente douce vers le lac et la Jogne.
C’est le crépuscule, la lumière caresse une couverture blanche sans ourlet, légèrement bombée, cintrée, parsemée de quelques constructions borgnes dont les chemins d’accès ont disparu sous la neige. On aperçoit pourtant blanc sur blanc des arabesques un peu folles, sorties tout droit de l’imaginaire des maîtres des lieux, ils se moquent en ces temps de fête des bornes et du cadastre. Avec les profils des roues de leurs véhicules agricoles, ils ont tracé ivres sur le tapis fragile de l’hiver des motifs de pâtissier.

Jean Prod’hom

La ville

A Lausanne l’autre matin, une heure de bonheur !
j’y ai vécu les vingt-cinq premières années de mon existence avant de m’en éloigner pendant les vingt-cinq qui ont suivi. Il m’aura fallu ce détour par le Haut-Jorat pour reconnaître ce miracle que constituent la naissance d’une ville, sa croissance, son opulence et le cortège de ses bienfaits.
Je crois bien que je n’étais pas retourné à Lausanne depuis cette époque, l’esprit libre et par beau temps. Je l’ai retrouvée comme elle était alors, Lausanne est coquette, Lausanne est légère, elle a la tête dans les nuages, l’allure d’une fiancée qui s’émancipe. Je n’y décèle aucune trace de la terre et de la boue sur laquelle elle est bâtie, nulle part. Pas de vert non plus, ni celui des prés qui aveugle, ni celui des sapins en deuil.
Tout y est léger, aux dimensions de notre espèce, noble gris qui respire sous le soleil, rehaussé ici et là par les traces laissées par le pied d’Iris. Et puis là-haut le ciel bleu et froid qui efface les noirceurs de l’homme.
Je remonte dans le brouillard qui ne s’est pas dissipé au Riau, mais je reviendrai goûter à Lausanne, l’esprit libre.

Racommoder hier avec aujourd’hui, puis aujourd’hui avec demain, ainsi de suite ? Que de romantisme !
L’aujourd’hui a été mis à notre disposition pour abouter – précipitamment et dans l’angoisse – les morceaux du temps. Et nous disposons pour réaliser à chaque instant de notre vie ce noeud papillon de moins de temps qu’Alexandre lorsqu’il a tranché le noeud gordien.
Pour réduire le risque de cette délicate opération, il convient de faire se chevaucher le plus généreusement possible le passé et l’avenir. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que se distinguent les fous des sages !

Jean Prod’hom

Bellevaux

Le solstice passe et les jours s’allongent. Je songe à l’amie âgée d’un musicien valaisan avec lequel je travaillais à la rédaction d’un ouvrage sur le val d’Anniviers. Je les rejoignais régulièrement dans un appartement sombre de Bellevaux. La vieille n’éclairait pas son appartement, ni en été ni en hiver. Elle m’expliqua qu’une dame distinguée dont elle avait lavé autrefois les draps sales lui avait confié qu’elle était devenue riche – et avait joui d’un coquet succès mondain – au terme de l’accumulation obstinée de menues économies.
Lorsque je lui conseillai tout bonnement de résilier l’abonnement dont elle était la titulaire pour accélérer son accès aux feux de la rampe, elle me regarda les yeux grand ouverts, secouée par tant d’incompréhension. La vieille me fit comprendre alors que cette résiliation l’aurait à tout jamais empêchée de faire ses économies quotidiennes.

L’une a laissé ses ancêtres sur les bords du détroit de Messine, l’autre sur les rives de la Manche, elles m’ont souri vendredi après-midi comme si je leur avais offert une rose.

Dimanche 21 décembre 2009

La question n’a pas encore été réglée comme certains font mine de nous le faire croire, d’un air moqueur ou entendu. En conséquence Il faudrait placer ici et là, comme les nains dans nos jardins, des petits Socrates qui auraient pour tâche de rappeler à nos enfants et à leurs parents la question essentielle de l’immortalité de l’âme.

Quelques livres se déplacent en groupe dans ma bibliothèque depuis plusieurs années. Il aura suffi qu’une élève m’offre pour Noël Le Vieux qui lisait des romans d’amour pour que je le croque le soir même. Le groupe va-t-il survivre à cette trahison ?

L’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter : Joyeux Noël, au douce nuit, lalala la l’étoile est là qui nous conduit lalala la, les anges de nos campagnes, lalala la lalala l’hymne des cieux la lalala la les anges lalala la lalala la lalala la lalala lallala la alala de nos campagnes lalal ala la lalala la ala la lalala la lalala la lalala lallala la…

Jean Prod’hom

I

Pour fêter Noël, les chevreuils du Bois Vuacoz ont tracé dans le désert blanc des guirlandes d’ombre. J’en aperçois une toute fraîche, je décide alors de débusquer l’animal. Mais à mesure que je m’approche de la bête, les empreintes se font de moins en moins visibles si bien qu’à la fin je devine sa manoeuvre…
Pas folle la guêpe !

Jean Prod’hom

Le Papa de Simon

Chacun de son côté, eux du leur et moi du mien, si bien que nous avons travaillé dur et en silence mercredi passé, comme il convient lorsque l’on se met en demeure d’apprendre autre chose que ce que l’on sait déjà, la tête dans l’encre noire une heure durant, courbés sur un beau récit de Maupassant, Le Papa de Simon.
Nous l’avons écouté il y a une dizaine de jours dans une version proposée par la RSR ; et puis je leur ai remis il y a une petite semaine une copie du texte pour qu’ils puissent en prendre soigneusement connaissance à la maison. Certains l’ont lu, d’autres lu et relu, annoté, crayon, plume ou couleurs, d’autres enfin confiants, trop confiants…
C’est l’histoire de Simon, un garçon de sept ou huit ans qui ne connaît pas son papa – est-ce sa faute, à cette fille, si elle a failli ? Les gamins de l’école avec lesquels Simon ne galopine pas dans les rues du village ou sur les bords de la rivière n’ont pas de pitié – pas plus que leurs parents – pour cette chose extraordinaire, monstrueuse, cet être hors de la nature. Ils le mettent en demeure de répondre de cette absence.
Ce mauvais coup contre lequel n’existe aucune parade renforce la cohésion des galopins, malins et cruels, et contribue à l’égarement de Simon qui sent monter en lui l’impuissance. Il songe à mourir.
Maupassant raconte le chemin difficile que doit emprunter Simon, à deux pas d’en finir avec lui-même et les autres, pour disposer d’un nom, le nom d’un père qui accepte, et le fils et la mère ; un nom autour duquel le groupe pourra se reconstituer comme autour de la loi et non plus hors-la-loi autour de l’enfant innocent qui n’en a pas. Simon rencontre Philippe, un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux noirs tout frisés, qui épousera sa mère au terme du récit.
– Mon papa, dit-il, c’est Philippe Remy, le forgeron, et il a promis qu’il tirerait les oreilles à tous ceux qui me feraient du mal.
Philippe Remy promis !

Midi finissait de sonner. La porte de l’école s’ouvrit, et les gamins se précipitèrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se disperser rapidement et de rentrer dîner, comme ils le faisaient chaque jour, ils s’arrêtèrent à quelques pas, se réunirent par groupes et se mirent à chuchoter.

Un élève s’approche, il veut me parler, de ce qui s’est passé la veille dans la salle d’informatique alors qu’il travaillait avec deux camarades. L’un l’a frappé sur la tête sans raison apparente. Je m’assure d’abord que chacun d’eux a un père, c’est le cas.
Le temps passe et je finis par m’approcher des deux acteurs absents jusque-là qui m’avouent ne s’apprécier que très partiellement, ils en sont venus autrefois aux mains, aujourd’hui ils en restent aux mots, des mots qui volent comme des coups.
L’étonnant de l’affaire c’est que pour s’armer et entamer l’intégrité de l’adversaire, chacun fait siens les mots convenus de notre temps, chacun reproche en effet à l’autre d’avoir un comportement monstrueux à l’égard de ses propres parents.
– Toi tu insultes ton père !
– Toi tu es un enfant-roi !
Moi j’ai trouvé ! L’histoire de ces deux élèves retrousse le récit de Maupassant comme un gant. Si les gamins du village de Normandie se constituent en une bande solide en excluant Simon parce qu’il n’a pas de papa, deux gamins – et d’autres à coup sûr – de mon village s’ accusent l’un l’autre, dans un miroir, non pas d’en manquer mais de vouloir s’en débarrasser.
Il faudrait aujourd’hui écrire une nouvelle histoire, celle de Pierre, Jacques et Jean, des gamins de onze ou douze ans qui ont tous un bon papa, mais qui sont dans le regret de ne pas avoir à leur disposition un petit Simon, une chose extraordinaire, monstrueuse, un être hors de la nature. L’histoire raconterait comment la communauté des gamins – et des adultes – retrouve la paix en conduisant Pierre, Jacques ou Jean au parricide.
Cette histoire me dit quelque chose…

Jean Prod’hom

(FP) Dimanche 14 décembre 2008

Au carrefour quelque chose me retient pourtant de m’engager plus avant sur l’autre voie, là où fleurissent les leurres et les regrets.
Les désirs d’abord, et les mots de tous ceux qui, peut-être, ne souhaitent pas que je les abandonne aujourd’hui et qui me rappellent au détour que je ne me suis jamais écarté en réalité de la route qui m’a été assignée.
Les deux pas imaginaires ensuite qu’il me reste à franchir et qui me maintiennent à bonne distance du pays des sirènes. Ce sont eux qui me font patienter là.
Et c’est en ce lieu, seulement en ce lieu, qui en est comme l’abolition, que le merle, les épines du pin et le vieil homme m’apparaissent comme nulle part ailleurs, dans leur plus haut degré d’intensité. Ce lieu n’est pas un rêve, il n’est pas une image, il est ce milieu où je suis avec les autres, les uns, les choses, les autres, à l’air libre, et pourtant chacun en son lieu, dense et coloré, plein, obscur et léger. Jamais si proche.
Il m’est impossible pourtant de m’approcher plus avant, de les rejoindre, leurs vies m’effraient un peu, elles dépassent de beaucoup mes forces.

Quand une route s’élève, me découvrant au loin d’autres chemins dans les pierres, avec des villages visibles ; quand le train se glisse dans une vallée resserrée, au crépuscule, passant devant des maisons où il arrive qu’une maison s’éclaire…

Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays
Albert Skira, Paris, 1972

C’était en rentrant un printemps de Colonzelle, entre Cruseilles et Saint-Julien-en-Genevois, près d’Allonzier-la-Caille, un peu après le viaduc, la nuit était tombée, les enfants dormaient et leur mère conduisait. J’ai aperçu une maison à une centaine de mètres, solitaire dans la pente douce d’un pré. Elle était à peine éclairée, mais suffisamment pour que je sache qu’elle était habitée. J’ai compris aussitôt qu’il me serait impossible d’être un autre que celui que j’avais à être, impensable de vivre là-bas auprès d’eux. Et pourtant j’étais à l’image de cette maison isolée et de ses habitants, un être aux portes et aux fenêtres mi-closes dont les maigres lumières intérieures lui permettent parfois d’entrevoir par l’entrebâillement d’une porte l’autre qui passe et qu’on aurait pu être.
Je sais que je ne serais rien sans eux. (P)

Jean Prod’hom

Deux fois ravi

Il est un peu plus de 10 heures 30 et les élèves travaillent en silence un beau conte de Maupassant, Le Papa de Simon.
Désoeuvré, j’aperçois à travers la vitre de l’une des fenêtres aux cadres turquoise de la villa du Chemin du Mottier un vieil homme qui s’affaire. Dans le ciel file un merle à tire-d’aile, il stoppe son vol, pieds joints sur une branche basse de l’un des trois pins qui se dressent là, devant moi à deux pas… Je me réjouis.
Je me réjouis de ce que l’école, malgré l’orientation qu’elle a prise depuis le commencement, soit encore si proche de ceux qui n’y sont plus et que j’aperçois de temps à autre par les grandes baies vitrées de la classe, enchanté que l’école se dresse en compagnie des arbres et des merles à l’air libre.
Tandis que les élèves s’enfoncent dans une petite ville de province et rejoignent Simon au bord de la rivière, Philippe Remy dans sa forge, Blanchotte dans la chambre, je demeure la tête hors de l’eau, perds le fil de ce pourquoi je suis là, observe les feuillus, nus, qui se dressent dans la pelouse interdite, je devine plus loin le Gros-de-Vaud, le Jura et l’Amérique.
Dans le même temps pourtant, je me sens abandonné, exclu du monde, habité par le sentiment tenace de jouer une partie dans une réalité moindre. J’aimerais être ailleurs, dans le bruit du monde ou le creux des ravins, vivre à mon tour et ne rien attendre, obtenir l’immédiat et m’en suffire.
Comme souvent alors je songe à quelques mots d’Yves Bonnefoy qui me suivent depuis tant d’années.

Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu.

Yves Bonnefoy, L’Arrière-Pays
Albert Skira, Paris, 1972

Le mirage a creusé un manque qui m’a écarté de la route, il m’a déposé nulle part, à deux pas de mes rêves, plus proche que jamais des êtres qui s’éloignent.

Jean Prod’hom

3

Au comble de la nécessité, lorsque je prends conscience que nos pas suivent les ornières des chemins d’autrefois et qu’ils ne s’en éloignent pas, j’aperçois, allégé, là tout près, dans les landes mêlées de ronces, la bruyère qui s’incline au souffle de l’imprévu.

Jean Prod’hom