Ajourement

La vérité reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses, là où il n’y avait rien. La pression y était immense, l’air irrespirable, la vie seulement possible, à peine quelques taches, quelques reliefs loin de l’ombre et de la lumière, l’autrefois des choses.

Les mots n’étaient pas encore formés de lettres ajourées aux courbes élégantes, mais d’un continuum de signes opaques et indistincts. Personne ne se souvient d’avoir écrit un jour cette nuit du sens. Les mots n’existent plus, à moins qu’ils n’aient jamais existé ou aient été oubliés. C’était ainsi au commencement et le langage avait la densité des montagnes.

Puis le soleil a fait trembler la terre, la plaque s’est fissurée en même temps que les espèces vivantes qui ne faisaient qu’un, la vérité qui reposait plus profond que le fond de la fosse des fosses s’est mise à migrer lentement vers l’air libre, l’homme et le langage sont nés de cette fracture, et les mots dont tu uses sont les pièces restantes de ce puzzle oublié, de ce continent éclaté et allégé.

Quelque chose s’est levé dans ce lieu inhospitalier, on a percé, foré au hasard, parfois parce qu’un rais de lumière emprisonné dans la matière déclinait une promesse, on s’y engouffrait, on façonnait les bords qui s’effritaient, plaçait des étais pour empêcher les choses qui étaient encore consubstantielles à l’homme de s’effondrer sur l’ouvrage dont il était issu.

Alléger, évider, arracher le noir dense du trop plein de la matière, éliminer encore, dans toutes les directions quelles qu’elles soient, pour que nous restions en suspension à bonne distance du fond de la fosse des fosses. N’est resté que ce qu’il fallait du lest d’autrefois, une ou deux choses se sont élevées, consistantes, et ont atteint l’air libre, d’autres les ont rejointes et planent avec les hommes entre ciel et terre.

Nous en sommes à mi-parcours, les choses font encore la part belle aux mots, et les mots aux choses. Mais les mailles du filet qu’ils tendent réussissent de moins en moins à les retenir. Les unes et les autres gagnent chaque jour davantage leur quant-à-soi, l’espace qui les sépare grandit, leur nombre diminue. Le monde s’allonge, s’élargit et se vide de sa substance.

Avons-nous par le langage et dans le langage trop creusé de galeries, de galeries de galeries ? Le monde apparent feuilleté de vides et de pleins est aujourd’hui comme une mine abandonnée, mots coques, fils ténus, fragiles alvéoles.

Celui qui a pressenti que tout allait s’effondrer dans le gouffre creusé par notre insatiable désir de mieux respirer doit-il en terminer avec la taille des trop nombreuses pierres d’angles ?

Autrefois il n’était guère possible de passer entre le cityse et l’érable, aujourd’hui une armée d’éléphants s’y faufile sans peine. Le peu de choses qui persévèrent se donnent pourtant encore la main, elles seront bientôt chacune un continent sans porte ni fenêtre comme les âmes pures que nous devenons.

La vérité légère a pris de la hauteur, s’éloigne au firmament dans le ciel bleu, dans le ciel vide, sur le dos des mots ailés.

Jean Prod’hom