LXIII

J’ai rencontré hier au marché une amie, physicienne de formation. Je ne l’avais pas revue depuis longtemps déjà. Elle est en colère contre son mari, ébéniste, et ses deux filles, cinq et sept ans, qui décidément ne la comprennent pas. Je l’invite à boire un verre sur une terrasse. Elle me raconte le visage défait comment la veille, alors qu’elle était attelée à des problèmes qui dépassent mon esprit étroit – le mien comme celui de la plupart des mortels -, elle en est arrivée à devoir chercher sans succès sa machine à calculer.
Elle soupçonne naturellement ses enfants. Précisons que ce cerveau a formé ses filles aux dures lois des nombres dès leur sortie du berceau, mais prévenante elle les a initiées aussi toutes deux à l’utilisation de la machine à calculer qui préserve la fraîcheur de leur intelligence en leur permettant d’éviter les effets dévastateurs des tâches fastidieuses.
Elle est donc sur le point de piquer une grosse colère, mais se ravise. Cette disparition n’est-elle pas le signe tangible de la réussite de ses principes éducatifs ? Elle prend une feuille, un crayon et se résigne à exécuter avec le sourire d’interminables calculs.
Neuf heures bientôt et la nuit tombe. Etonnée du silence qui règne dans la maison, la mère monte à l’étage et retrouve ses trois filles vautrées, les yeux fermés devant la télévision insérée dans l’armoire vaudoise que son mari a promis de réparer depuis plusieurs années. C’est chose faite, l’équilibre précaire dû à l’absence du pied antérieur gauche a été enfin rétabli ! Mais la mère a beau regarder sur l’écran de la machine à calculer qui étaie le meuble, aucun nombre n’indique la charge supportée ou la résistance du pied de fortune. Pas même l’heure à laquelle les trois petites qui se sont assoupies souhaitent être réveillées. Rien. C’est naturellement et logiquement la faute de son mari qui n’est pas encore rentré de l’atelier, mais c’est surtout la défaite de l’esprit de conquête.
Je la console en vain. Pourvu que l’incomprise retrouve au plus vite le goût de vivre.

Jean Prod’hom