Un peu d'eau se mélange à la nuit qui s'éclaire

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Je pars du Riau alors qu’un peu d’eau se mélange à la nuit qui s’éclaire, pour terminer au collège ce que je n’ai fait qu’entamer la veille. Des grenouilles et des feuilles, mortes bientôt, miroitent sur le bitume détrempé, j’évite les premières, pas les secondes qui recouvrent en tourbillonnant cette sotte espérance d’une interminable belle saison. Quelque chose s’est retiré ce matin.
Je m’avise, une fois encore, que les soirées des adolescents sont longues et que certains attendent avec un certain bonheur l’école du lendemain pour se reposer enfin et se remettre de ce qui les a tenus éveillés jusqu’à tard dans la nuit. Et quand je m’étonne de la brièveté de leur sommeil, ils hochent la tête pour demander un peu de compassion. Les plus crânes sourient en me prenant à parti  : mais enfin, vous avez connu tout cela, n’est-ce pas  ? Vous comprenez  ? Je comprends un peu.
Je tente à 10 heures de soulever la paupière de ceux qui sont encore endormis en leur parlant de l’idée de substance, de ce qu’on dit et de ce qui se dit à travers nous, de la fragilité de nos identités, espérant par ces interrogations naïves faire tache d’huile et les relancer sur une voie qui pourrait être la leur. Mais est-ce le bon moment de leur parler  ? Trop tôt  ? trop tard ? Mais alors quand  ? Celui qui le veut ne fera-t-il pas sien, quoi qu’il advienne, ce qui lui revient de la tradition ?
Je termine la matinée avec l’impression que bien peu d’adolescents profitent de l’école telle qu’elle est aujourd’hui. Oui, ils sont au chaud quand il fait froid, à l’abri quand il pleut, en compagnie lorsqu’ils ont un chagrin. Mais cela suffit-il  ? Je remonte au Riau.
Passe une bonne partie de l’après-midi à bidouiller des fichiers Adobe Digital Editions. J’obtiens partiellement ce que je souhaitais, des fichiers ePub sans DRM, lisibles sur iBooks, de Jeannot et Colin, Derborence et L’Ardent Royaume. Je dois m’avouer vaincu lorsqu’il s’agit d’écrire un script qui me permette de virer le DRM à partir de Terminal, comme je l’ai lu dans un forum.
Elsa a passé l’après-midi avec Louise, nous avons réservé, Sandra et moi, un vol Genève-Naples et un appartement sur la via Toledo, j’ai entendu quelques accords d’accordéon, on n’a pas su piéger la souris qui est dans la chambre de Lili qui dormira dans la chambre d’Arthur.
Les pommiers se sont alourdis, ce sont leurs branches qui les soutiennent du bout des doigts. Les températures ont chuté, la neige est annoncée à 1700 mètres demain, les verts ont terni. Je vois arriver avec circonspection ce temps où la neige recouvrira le rouge, le jaune et le praliné des ronces, des feuilles des tilleuls et des foyards, il me faudra alors à nouveau charger le poêle tôt le matin. J’ai beau chercher ailleurs, il n’y a rien, personne sur les places de jeu, les tracteurs ne pénètrent plus dans les champs détrempés, les arrosoirs traînent dans les coins des hangar, rien, pas même un poème de Verlaine. Rien, sauf la respiration silencieuse des enfants qui dorment, le rouge des sorbiers et le mouvement de la mer en avril au pied de Santa-Lucia.

Jean Prod’hom

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