Octobre 2021

Cueillette de Toulon arrivée par le train


Les Orgires


Traversée du Journal de Charles Juliet

Lorsque la pensée (celle de l’intellect) a découvert l’étendue de son impuissance, ne lui reste qu’une issue : s’annihiler, faire silence. Et c’est alors qu’il devient possible de prêter attention au murmure.



Traversée du Journal de Charles Juliet

Eh bien, disons que l’authentique, ce pourrait être en nous cette zone intacte qui semble n’avoir jamais été altérée, viciée, contaminée, qui semble avoir échappé à toutes les formes de conditionnements, d’influences, d’imprégnations. Ce lieu proche et impénétrable où rayonne l’origine. Ce lieu d’avant le temps où l’être se tient hors du temps, où la voix clame l’élémentaire, l’évidence, l’anonyme. Un visage, un corps, un paysage, des formes, un poème, un objet, des rapports de couleurs, des sons… peuvent donner la sensation de la beauté, mais la beauté, on la porte en soi, quand l’être est un, calme, clair, et que l’énergie déferle en refluant sur elle-même.


 
Impossible de ne pas s’émouvoir !
Sauvé pour 1 euro à La Paillette (Drôme)


Traversée du Journal de Charles Juliet
 
Si à cet instant, par impossible, on m’administrait la preuve que Dieu existe – ou n’existe pas – je n’en concevrais aucune joie – ou aucun désespoir – et ma vie ne changerait pas d’un iota.
 
(Voici des années que je cherche à comprendre, à articuler ce qui se présentait à moi en termes contradictoires : d’une part, la nécessité de toujours mieux se connaître, d’aller vers une lucidité toujours plus aiguë, et d’autre part, le fait que cet ineffable auquel on aspire ne peut éclore que lorsque l’être n’est plus scindé entre cet oeil et ce qu’il observe.)
 
Le plus souvent, nous répugnons à vivre ce que nous ne serons pas en mesure de convertir en savoir.
 
Nous franchissons un petit col et entamons une longue descente par une route étroite et sinueuse. De temps à autre, en contrebas ou sur l’autre versant, nous entrevoyons une ferme. (Dans cette contrée de la Drôme, je découvrirai le lendemain que, le plus souvent, elles sont abandonnées ou déjà en ruine.)
Région pauvre et austère. Tristesse, sentiment de solitude, tandis que la nuit tombe, qu’il souffle un vent assez violent, qu’il fait un froid vif.
Bram est de plus en plus inquiet, car nous nous sommes égarés. Et aucun panneau indicateur. Et personne à qui demander notre route. Après avoir erré et tourné dans des cours de fermes inhabitées, enfin nous arrivons.
Le repas et la soirée dans la cuisine de cette ancienne ferme, près de la cheminée où brûlent de lourdes bûches. Bram fatigué et silencieux. André du Bouchet, la parole rare et abrupte.

Peu de paroles furent échangées, mais il régnait une bonne atmosphère et je me sentais bien.
Va bientôt respirer à nouveau !



Traversée du Journal de Charles Juliet

Depuis l’adolescence, le besoin ne m’a pas quitté de partir en quête de ce que j’ai perdu sans avoir possédé.

… à force d’oublis, de refus, d’aveuglements, nous parvenons fort bien à nous ménager un havre où nous pensons être en sécurité, à l’abri de la menace. De longues années peuvent s’écouler ainsi sans que nous ayons aucunement conscience de nous être soustraits à ce qui est le lot de notre condition. Mais parfois, il arrive que le havre ne protège plus, et c’est le drame. Tout se passe alors comme si la vie avait à se venger d’avoir été initialement trahie.
 
Être. Vivre. Qe mettre en ces mots ? Quelle réalité recouvrent-ils ? Aller vers la vie, en premier lieu, c’est s’appliquer à détruire. Détruire ce qui a envahi l’être et le brouille, l’altère, l’obscurcit. Détruire ce qui entrave sa racine. Mais qu’est-ce que la racine de l’être ? Et quelle est cette part en lui, qui ne se laisse ni circonscrire ni atteindre, mais qu’il brûle de rejoindre, et où il pourra enfin déposer les armes et s’abandonner ? Car ce n’est qu’en elle qu’il trouvera la paix, deviendra capable de consentir à la vie.

Il suffit de bien peu pour que notre vie intérieure soit réduite au silence. Mais lorsqu’elle se fait entendre, pourquoi parle-t-elle d’une voix étouffée ? Et pourquoi poser des questions dont je sais qu’elles sont sans réponse.
 
Traversée du Journal de Charles Juliet
 
 
J’ai écrit ce poème il y a déjà plusieurs années après avoir lu une étude sur la physiologie du cerveau. Il était dit dans cette étude que pendant les derniers mois de la vie intra-utérine, le cerveau enregistre l’état de total bien-être dans lequel se trouve l’embryon. Par la suite, il semblerait que des adultes en gardent le souvenir, ce qui entretient en eux le désir de retrouver cet état en même temps qu’une insatisfaction profonde… Il pourrait se faire que la nostalgie de ce paradis perdu ait en nous une origine anatomo-physiologique.
 
Ce désir de pendre le large ne m’a jamais quitté, et les fantasmes qu’il n’a cessé d’engendrer ont bien sûr évolué avec les années. Ils naissent de mes désirs, mes blessures, mes avidités, mais quelques grands vivants rencontrés au hasard de mes lectures n’ont pas manqué de les vivifier d’un sang plus intrépide. Mus par des forces auxquelles ils ne pouvaient s’opposer, ils avaient rompus les amarres, étaient partis pour ces ailleurs dont ils espéraient qu’ils les délivreraient d’eux-mêmes.
 
L’ai-je déjà noté ? Je ne sais plus. Pour rien au monde je n’aurais voulu avoir une enfance protégée, et maintenant, avec ce que je sais, je me réjouis d’être passé par les enfants de troupe. Ce que j’ai vécu au cours de ces années m’a enrichi. m’a donné une bonne expérience de la vie. Parfois, je rencontre des êtres qui ne sont d’ailleurs pas sans avoir de solides qualités, mais je perçois en eux un manque. Il leur manque d’avoir souffert.
 
Je n’ai jamais lu Rimbaud.

Le plus souvent, nous sommes scindés – une part de nous-même observe l’autre, la surveille, la contrôle, la réprime – et pour cette raison, nous ne pouvons connaître le limpide et tranquille bonheur de l’innocence, de la spontanéité, de l’abandon.
 
Au début, dit-on dans le Zen, les montagnes sont encore des montagnes. Par la suite, les montagnes ne sont plus des montagnes. Dans un troisième temps – quand on s’est unifié, puis-je ajouter, qu’on adhère pleinement à soi-même – les montagnes sont à nouveau des montages. Au demeurant, lors de la deuxième phase, quand les montagnes ne vous apparaissent plus comme des montagnes, c’est alors que vous vous demandez si vous ne courez pas le risque de perdre la raison.


 
Traversée du Journal de Charles Juliet


Je est un autre. Cette formule de Rimbaud, elle a souvent occupé ma pensée, mais je n’arrive toujours pas à saisir ce qu’elle peut bien signifier. Dans la mesure où nous sommes souvent scindés, souvent deux – l’être social et l’être intérieur, le moi et le soi, celui qui observe et celui qui est observé, celui qui juge et celui qui est jugé… – , si l’une de ces parts s’exprime en disant je, l’autre ne se reconnaît pas dans ce qui est exprimé, et peut-être alors se trouve-t-elle fondée à penser : ce je qui parle est autre que ce que je suis.
Si souvent, si souvent, nous avons ce sentiment d’être en complet décalage par rapport à ce que nous énonçons.
Comment peuvent cohabiter en moi candeur et lucidité ? Timidité et accès d’audace ? Apparent conformisme et inapaisable révolte ? Vie distanciée et adhésion ? Inclination au retrait et spontanéité ?
J’observe souvent le fonctionnement de ces dispositions contraires, et non moins souvent, je demeure perplexe.
Ces pré-pensées, ténues, fragiles, inconsistantes, qui ne parviennent pas à coaguler, qui disparaissent sitôt apparues, elles manquent par trop de vigueur pour que la conscience les enregistre. Ce sont pourtant elles qu’il me faut chercher à capter.
J’ai été longuement rongé par la nostalgie des ailleurs. J’aurais voulu prendre le large, aller là-bas, aller au loin, là où j’aurais trouvé cette paix qui m’était refusée. Je ne songeais pas à gager tel pays particulier. En réalité, je n’avais d’autre désir que de fuir. Fuir la vie que je menais, fuir celui que j’étais. Comme s’il était possible d’échapper à soi-même. On court au bout du monde avec l’espoir que tout sera changé, que la vie pourra repartir sur de nouvelles bases. Mais rien n’est plus faux. On se retrouve inévitablement face aux problèmes qu’on avait cru laisser derrière soi. Avec en plus la déception de reconnaître qu’on s’était illusionné, que le changement escompté ne s’est pas produit.
J’aurais voulu partir mais je ne suis pas parti. Je n’ai d’ailleurs pas eu à en décider. J’ai dû simplement renoncer à m’évader, dû me résoudre à demeurer là où il fallait affronter celui que j’étais. Sans que je me sois rendu compte, j’ai été embarqué dans un voyage radicalement différent de celui auquel j’avais rêvé. Aussi ai-je été long à comprendre ce dont il s’agissait.


Traversée du Journal de Charles Juliet


« Ces grands brûlés de l’être » a écrit Thierry Metz. Ceux qui doivent affronter en permanence « une inépuisable, inexorable absence ». Il était l’un de ces brûlés et j’aimais ce qu’il écrivait. Il s’est donné la mort il y a trois jours.
C’est si vague. Cependant, ce fut toujours là, dès mon adolescence. Une insatisfaction. Une attente. Un fond, un besoin d’immensité, de complétude, d’absolu. D’où le désir de rejoindre cet ailleurs où je pensais trouver ce qui me manque. Tout cela informulable, mi-conscient mi-inconscient, mais qui est toujours à me titiller, ou me ronger, ou me harceler. A ce mini-magma s’ajoute une nostalgie. La nostalgie de cet état de prodigieux bien-être éprouvé pendant les trois derniers mois de la vie intra-utérine et dont mon corps garde sans doute l’obscure mémoire…
En raison de cette attente, de cette tension, je ne suis jamais totalement engagé dans ce que je vis. Je le vérifie surtout quand j’écris. Je me donne sans réserve à mon travail. Pourtant, une part de moi demeure à l’écart. Lorsque j’en prends conscience, cette désunion m’est douloureuse.
Le plus souvent, nous n’avons pas conscience que nous existons sur deux plans. Deux plans qui peuvent n’avoir rien en commun.
Il y a ce que nous faisons, ce que nous disons dans le monde visible. Et il y a dans le même temps ce que nous pensons, ce qui agite notre réalité interne, ce qui éventuellement nous obsède. Entre les deux, entre le visible et l’invisible s’étend parfois un abîme, et cet abîme nous le franchissons en un une fraction de seconde dans un sens comme dans l’autre. Lorsque nous retrouvons le visible après l’avoir oublié et nous être éloigner pour dériver fort loin, il arrive que nous ayons de la difficulté à y reprendre pied.
Il faut toute une vie pour apprendre à se connaître, apprendre à vivre, et quand nous pouvons tirer parti de cette connaissance, de ce savoir, il est trop tard. Mais la vie est ainsi faite. Elle s’achève par où elle devrait commencer.
Traversée du Journal de Charles Juliet


J’aime ces instants où la pensée triture ce qu’elle ne sait exprimer. Elle malaxe, le distend, le clarifie, cherche l’angle par lequel s’en saisir, accepte les mots qui se proposent tout en sachant qu’ils ne conviennent pas. Du moins sont-ils une première approximation, une première ébauche de cet informe qui commence à prendre forme. Après, il faut encore préciser, resserrer, affiner. Puis quand la forme recherchée a été trouvée, les phrases mises au point sont parlées mentalement. Si elles sont prises dans un bon rythme, alors le travail cesse.
Quand on écrit, les subtils réglages auxquels on doit se livrer pour bien positionner ce point de perception et être en mesure de produire un texte susceptible de s’adresser tant aux entrailles qu’à la tête du lecteur.
 
En schématisant, on pourrait écrire ceci : les êtres qui auraient profit à ce qu’on les éclaire sur les difficultés qu’ils se préparent, sont précisément ceux qui ne peuvent entendre ce qu’on aimerait leur dire. A l’inverse, ceux auxquels on peut parler librement de tout ce qui les concerne, sont en général suffisamment ouverts à leur intériorité pour qu’on n’ait rein de décisif à leur apprendre sur eux-mêmes.

 
 
Traversée du Journal de Charles Juliet

Une photo en couleur de Giacometti en train de peindre. […] Il était occupé à réaliser le portrait de Jacqus Dupin, celui qui a le mieux parlé de lui et de son oeuvre. Le poète relate la manière dont il procédait. « Il obtient que la forme naisse de son indécision. Comme si elle répondait à un appel plutôt qu’à une injonction […]. Le portrait se construit, se détruit, s’édifie par sa contestation incessante. »
D’une part, notre vie triviale, répétitive, ennuyeuse, bornée par la mort, d’autre part notre nostalgie de l’immense, de l’éternel – nous effectuons si souvent le voyage de l’une à l’autre.
 
Quand je sui présent à moi-même, je suis également présent à ce qui m’entoure, capable d’observer ce qui s’offre à ma vue. En fait, le regard intérieur et le regard qui se pose sur l’extérieur fusionnent, s’alimentent l’un l’autre. Souvent ils ne sont qu’un seul et même regard, lequel ne peut avoir qu’une seule et même vision.
 
J’avais la nostalgie des ailleurs, non le désir de voyager. Ce qui me tenait, c’était le besoin de m’enfouir en moi, de me ménager un recès, de m’y blottir, et là – silence, solitude, concentration – j’aurais joui pendant de longs moments d’une incomparable félicité.


 
Traversée du Journal de Charles Juliet


Tout me prouvait que je devais me montrer raisonnable et suivre la voie qui m’était tracée, mais il y avait en moi quelque chose d’essentiel qui allait mourir. Instant crucial, déchirant.
Pendant dix ans, alors qu’elle vivait dans un pays étranger, puis en France, elle s’est consacrée à ses trois enfants. Pris par son travail, son mari était toujours absent. Pour elle, dix années d’ennui, de solitude, de souffrance. Rien de spectaculaire, et bien des femmes ont dû connaître une même existence. Mais ces années ont failli la briser.
 
Mâcon. Une rue du centre-ville. Il est minuit. De l’autre côté de la rue, un homme ivre, appuyé de l’épaule contre l’angle du mur, essaie vainement d’introduire la clé dans la serrure de sa porte.
Un instant, j’ai été cet homme ivre qui ne pouvait entrer chez lui.
 
Peut-être puis-je rendre compte ici de ce qui, à l’époque, en dépit de tout et au rebours de toute vraisemblance, cohabitait dans mon réduit intérieur : d’une part, j’étais au plus bas, épuisé, incapable de surmonter la détresse dans laquelle j’étais enlisé. D’autre part, j’avais la farouche conviction que rien ni personne ne pourrait me faire dévier de ma voie.
Une journée vécue sous le signe du disparate.
Goethe : « A partir du moment où l’on s’engage vraiment, la providence se met en mouvement. Toutes sortes de choses viennent à l’aide qui ne se seraient pas produites en d’autres circonstances, tout un courant d’événements imprévus, de rencontres et une aide matérielle que personne n’aurait pu prévoir. Quoi que vous fassiez ou rêviez de faire, commencez-le. L’audace a son génie, son pouvoir, sa magie. »

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