Epuisement

C’est le soir, il a payé son écot mais il ne perd rien pour attendre, le monde est injuste. C’est en effet l’instant qu’a choisi une kyrielle de petits fantômes pour visiter ce qui lui tient lieu de tête. Ils y déposent sans ordre l’ombre empoisonnée des tâches quotidiennes dont il ne se souvient déjà plus mais auxquelles nos vies sont suspendues.
Les fantômes ne se retirent pas pour autant après la livraison de leur poison, ils s’acharnent. Pire, chacun d’eux feint la retraite avant de revenir à la charge. Ils virevoltent en tous sens avant de mêler leurs membres et leurs voix pour faire de la tête qu’ils on colonisée une boule solide et spongieuse, mélange de paille de fer et de chiffons de verre auquel s’accrochent des tiques qui lui sucent le sang. C’est en vain qu’il tente de les écarter et d’organiser leur campagne en un cortège organisé. Il se résout donc à les accepter. Et il les nomme, et les nommant leur retire un peu de leur virulence, jusqu’à ce qu’ils soient là, tous là, nommés et affaiblis. Il monte alors à l’étage où il les plonge dans les eaux de la nuit. Ils se noient et lâchent sa tignasse. Libéré il s’endort.
Son sommeil n’eût pas été aussi paisible s’il avait su que cette victoire n’était que la première d’une interminable bataille qui finirait mal. Et qu’il avait laissé en arrière, sur le fauteuil du salon dont il venait de s’arracher, une foule de fantômes qui, après avoir repris leur souffle, se gavaient du venin de ce qu’il avait cru avoir fait bouger tout au long du jour, puis avancer comme un enfant qui file sur sa trottinette.

Jean Prod’hom

XLIX

Ce matin il fait un temps à se balader. Anatole me propose d’aller faire quelques pas du côté de la Mussilly. On quitte donc la terrasse déserte du café en direction de la déchetterie. Anatole en profite pour me raconter ses dernières infidélités et me présenter l’enjeu de sa prochaine publication qui fait état des études – il n’en a recensé aucune autre que les siennes – sur les représentations de Charles le Téméraire dans la peinture vaudoise du XXème siècle. Et puis il m’avoue au détour de la laiterie que les charges du château lui pèsent parfois. Soudain on entend le chant d’un coq, rauque et lointain, vieux coq vraisemblablement, un cri désespéré. Anatole respire profondément et sourit.
– Tiens! la basse-cour s’éveille!
Je rectifie.
– Non! c’est Jean-Rémy qui marque son territoire.

Jean Prod’hom

Procession

lI le projette avec force par-dessus le chemin, par-dessus les aulnes et la viorne, dans les herbes qui bordent la rivière. Il jette un coup d’oeil à gauche puis à droite avant de se faufiler, son corps le suit. Où est tombé le galet? Et l’enfant dans l’herbe folle? Il cherche, s’empare du bel ovale qu’il glisse dans sa poche. Le galet fait le dos rond, il suit l’enfant qui lui serre la main.
Une voix de jadis, buissonnière, accompagne leur course capricieuse sur le dos des talus, le long du ruban liquide qui se déroule dans les mousses et les feuilles mortes. C’est une parabole sur la pente de laquelle l’esprit de l’enfant glisse de clos en clos. Sa main se desserre et le galet luit à nouveau.
Tous trois descendent au village dont on aperçoit le clocher, l’enfant, le galet et la rivière, c’est une foule qui s’en va, sans détour, qui grossit loin de toute demeure et qui sourit gorgée de promesses. Le temps s’enroule autour du petit groupe avant de rouler dans la plaine. Leur insouciance les met à l’abri du pathétique.
Ils n’interrompent pas leur course, filent, rameutent les riverains et vont rejoindre les pluviers et les barges à queue noire du delta.
Resté en arrière, près de la retenue, le silence fait miroiter dans le ciel le souvenir des forces qui vont, les nuages qui viennent.

Jean Prod’hom