A bonne distance

Ainsi les hommes filent : et si les hommes étaient faits d’étoffe indémaillable, nous ne raconterions pas d’histoire, n’est-ce pas ?

Pierre Michon
Les Onze

A nous éloigner du pré carré auquel on est attaché, à considérer de là-bas ce qui nous fait demeurer celui qu’on suppose être, là où on croit être, on est de suite frappé par la simplicité des alentours, sa cohésion, le silence du pays dans lequel on n’est plus. Il s’éloigne continûment, comme ces taches de lumière projetées sur l’écran noir de nos paupières et qui s’échappent plus vite encore lorsqu’on veut les retenir.

Aurait-il été préférable de continuer à vivre dans le monde que l’enfant s’était fait? La vérité, c’est que ce qui l’a poussé à devenir plus que jamais le maître du monde l’en a éloigné, il a suffi qu’un jour il s’éloigne du pré carré… on ne se fera pas, on ne se refera pas.
On n’a guère le choix, se démailler pour rendre au monde ce qu’on avait cru lui dérober, et se tenir à bonne distance du grand pré dont on se croyait l’unique possesseur, garder à bonne distance la tombe qui rendra à la terre son silence et sa vérité lorsqu’on s’en ira pour de bon. D’ici là filer l’histoire de cet éloignement qui nous défait, car c’est lorsque on ne tient plus à rien que nos existences ne tiennent plus qu’à un fil. Et le monde s’en va alors de ce pas.

Jean Prod’hom

Dimanche 15 novembre 2009

Elle dépose avec gourmandise dans le creux de sa main de minuscules fraises des bois qui ne peuvent plus attendre, mûres, fermes, tendres qu’elle entasse avec un soin prudent, plusieurs dizaines, hésite à rompre le délicat équilibre, en rajoute une, deux, trois avant de jeter la tête en arrière et de les engloutir d’une seule fois. Elles ne disparaissent pas mais enflent ses joues qui rosissent, ses paupières se ferment sous le poids de la gourmandise, c’est le plaisir qui se répand, enfle de l’intérieur, persévère un instant.
Puis elle se remet à la tâche, une à une pour une seconde poignée.
Dans le creux de la main le mariage du vice et de la vertu, de la prudence et de la gourmandise.

Jean Prod’hom

Mur de Claro

à Joachim Séné

Je me livre à des ajustements continus pour demeurer en équilibre, à bonne distance de tout et de rien, que ce soit dans les lieux discrédités, les lieux quelconques, les Champs-Elysées, que ce soit là où on est séparés, de midi à minuit, sur les chemins de crête qu’emprunte l’esprit lorsqu’il dispose enfin de la plus étroite des marges. Abandonné le haut et le bas, le rêve de rejoindre les constellations d’où l’on voit le grain rejoindre l’ivraie, loin des poussières et des lettres qui avalent nos existences et leur livrent l’inconfortable sensation que quelque chose nous a déjà filé entre les doigts.
On ne soupçonne pas en ces lieux de tels dangers. N’est-ce pas? Lorsque le vrai n’offre plus l’intérêt que le culte collectif d’une raison étroite lui a prêté: il aurait pu en être autrement.
Ensemble le concept enveloppe ce qui est et ce qui aurait pu être, nous voici plongés aux sources. Je n’avancerai plus comme le cheval de l’échiquier qui ânonne masqué, caché derrière le roi, la reine et les fous. Je resterai quelle que soit ma crinière à mi-chemin des nuages et du bitume.

Jean Prod’hom

Repiqué
Alain Veinstein
« Jacques Dupin »,
Du jour au lendemain
France Culture
15 juin 2007