Dimanche 27 septembre 2009



Ne t’inquiète pas, la partie n’a pas commencé, avant on ira à l’océan avec nos cerfs-volants, on ramassera des coquillages, on construira des châteaux, on rira lorsque la vague huileuse et sans âme, puissante, obtuse écartera en les caressant les rêves auxquels on n’a jamais cru. Et on recommencera bien avant que la partie n’ait débuté, aussi longtemps qu’il le faudra. Au risque de prolonger jusqu’à la fin la folie des commencements.
On laissera sur la grève les quelques pierres avec lesquelles tu aurais pu élever des palais ou construire des digues. Ces pierres te serviront peut-être un jour à en jeter d’autres pour passer des gués ou remonter des fleuves dont tu ne soupçonnes pas l’existence.
C’est plus tard, c’est beaucoup plus tard que le sablier commence son décompte, c’est trop tard lorsque les dés ont été jetés et que tout est sur le point de finir. Demeure en retrait, détourne-toi de ceux qui te demandent, à toi qui l’ignores, qui tu es, d’où tu viens? Qui le sait. C’est lorsque la partie est jouée que le sablier met en scène l’inexorable. La partie n’a pas commencé.
Tu as le visage de personne, à peine un nom qui te distingue des autres, visage de pierre que nos rencontres attendrissent. Je te reconnais pourtant, temps béni d’avant les promesses. Il ne saurait en être autrement, tu n’es pas seul. N’obéis pas aux princes, aux otages du temps, au règne des fins, à ceux qui surveillent tes engagements.
Ne passe pas du règne des commencements à celui des fins, demeure à l’écart de l’étroite logique du temps, à côté du cou du sablier.
Et recommence s’il le faut, recommence depuis le commencement avec l’exigence des fins.

Jean Prod’hom

XXXVIII

Deux hommes ont entamé le quart d’heure de plaintes qu’ils se réservent chaque jeudi soir tandis qu’une jeune fille s’ennuie ferme à leurs côtés. Elle pense à son week-end, à l’argent qu’elle n’a pas, indispensable pourtant au vendredi soir d’enfer qu’elle se promet au Dam. Elle finit par prêter l’oreille aux propos des deux geignards qui, sur l’tinéraire sans borne de la plainte, embrochent une revenante: la question des femmes et de l’argent. Ils listent sans pitié les dépenses excessives et inutiles de leur femme, puis de la femme en général. L’oreille de l’adolescente frémit alors et leste comme l’écureuil de la Caisse d’Epargne s’engage dans la brèche qu’elle n’espérait plus. Je la vois venir.
– Vous n’y connaissez rien, les femmes sont discriminées, c’est dégueulasse! elles ont beaucoup plus de frais que les hommes, c’est injuste!
– Allez! allez! sourit le premier.
– Ecoute-la! somme le père qui déteste qu’on plaisante avec sa fille.
– Vous êtes nuls! reprend la fille, vous n’avez pas conscience de toutes les inégalités, les femmes sont discriminées dans tous les domaines: l’épilation, jambes et aisselles; le maquillage, rouge à lèvres, mascara et blush; la mammographie non remboursée avant 50 ans; le shampooing, couleur et brushing; les cosmétiques, crèmes de jour, de nuit et démaquillant…
La fille s’interrompt d’elle-même, ni son père ni son ami ne semblent convaincus, son intervention ne va pas suffire… Exaspérée la fille lance alors:
– Et en plus la femme dépense plus!
Les deux croquants se regardent un instant, le père est médusé par l’irréfutable, l’argument a fait mouche, sa fille ira loin, il en est certain désormais. Il ouvre alors son porte-monnaie et lui glisse dans la main avec un sourire de fierté un gros billet bleu.
Elle ira loin. Au moins jusqu’au Dam.

Jean Prod’hom