Pour ne plus trembler



Si l’on exige de nos livres qu’ils fassent bonne figure et serrent les coudes sur les rayonnages de nos bibliothèques, c’est d’abord pour répondre à la crue qu’ils provoquent dans l’étroit espace physique mis à notre disposition, mais c’est surtout pour atténuer le gouffre qui les sépare en réalité, dans lequel roule un impétueux courant qui les maintient à bonne distance les uns des autres et qu’aucun livre n’a su piéger.
On se résout alors à passer sagement de l’un à l’autre, à cloche-pied, comme l’enfant sur les chiffres de la marelle ou le voyageur sur les pierres du gué en espérant rejoindre un jour sans trembler le ciel et l’autre rive.

« Quand vient le soir, je rentre chez moi et je me retire dans mon cabinet. Sur le seuil, j’ôte mes vêtements de tous les jours tachés de boue et de sueur pour revêtir les robes de cérémonie de la cour du palais, et dans cette tenue plus solennelle, je pénètre dans les antiques cours des anciens et ils m’accueillent, et là je goûte aux nourritures qui seules sont les miennes, pour lesquelles je suis né. Là j’ai l’audace de leur parler et de les interroger sur les motifs de leurs actions, et eux, dans leur humanité, me répondent. Et quatre heures durant, j’oublie le monde, je ne me rappelle nulle vexation, je ne crains plus la pauvreté, je ne tremble plus à l’idée de la mort: je passe dans leur monde. »

Niccolò Machiavelli cité par Alberto Manguel
La Bibliothèque, la nuit, Actes Sud, Arles, 2009

Jean Prod’hom

Dimanche 13 septembre 2009

La Loue est une résurgence du Doubs, on le sait depuis le début du vingtième siècle. On raconte pourtant aujourd’hui encore que cette découverte est due à un savant qui jeta un colorant vert dans une faille sur le cours du Doubs en aval de Pontarlier et qui constata quelques jours plus tard que la Loue était colorée de ce même vert.
Les poncifs ont la vie dure et les sciences la tête sauve. En réalité la résurgence du Doubs a été découverte en 1901 lorsque les usines Pernod de Pontarlier brûlèrent après avoir été frappées par la foudre. Le lendemain, on retrouva des traces d’absinthe et de colorant dans la Loue.
On ignore si les habitants de la vallée, de Moutier, de Lods, de Vuillafens, d’Ornans ont saisi cette occasion pour se plonger dans une ivresse qui a dû les pousser, et j’ose secrètement l’espérer si elle a eu lieu, dans le premier coma éthylique collectif de grande ampleur de l’histoire de l’humanité, mais ce que je sais, c’est qu’on attribua pathétiquement la découverte de la résurgence à celui qui la vérifia seulement, Édouard-Alfred Martel – ou Martell comme le cognac?– et sur lequel a rejailli la gloire de cette cuite salutaire.
Cette attribution illégitime à la gloire du fondateur de la spéléologie moderne c’est à l’effet Pernod qu’on le doit.
Même distorsion épistémologique avec Kékulé, le célèbre chimiste allemand qui est à l’origine de la formule développée du benzène. Paul Feyerabend n’en a pas tout dit dans son plaidoyer contre la méthode. Car si Kékulé a bien découvert en 1865 une façon originale de représenter cet hydrocarbure à l’occasion d’une rêverie au coin du feu, l’historien des sciences a passé sous silence les causes de l’état second dans lequel Kékulé était plongé.
Cette erreur de jugement, c’est à l’effet Pernod qu’on le doit encore.

Jean Prod’hom

Entre chien et loup

On n’en a pas fini avec le mystère qui voit ensemble se nouer les choses et se dénouer le langage. Car penser ensemble le jour et la nuit semble hors les moyens de notre raison. On peut tout au plus baliser le puits hors duquel à l’aube l’un et l’autre surgissent après avoir croisé leurs doigts.
Un peu avant que le soleil ne s’impose, et avec lui le jour, avant qu’ils ne fassent taire tous deux la nuit vaincue, qui se retire dans les bois, sans personne pour l’accompagner, le temps s’égare pour s’immobiliser un bref instant: plus de pente, une boîte seulement, sans bord, qui s’étend à l’infini, pleine d’un vide dense, trouble comme l’eau de l’étang, à peine vivant, saturé d’un brouillard inconsistant, c’est l’autre pot au noir.
Aux yeux de celui qui est dans les parages, tôt levé ou jamais couché, il semble évident que le jour qui rougeoie à l’est gagne du terrain sur la nuit qui détale à l’ouest, à l’image des animaux lorsque l’incendie fait rage. Pourtant, avant que la premier ne chasse définitivement la seconde, le jour et la nuit ont rendez-vous sous le frêne à l’endroit même où le passant s’est immobilisé. Ils mêlent leur essence, leurs doigts, leur souffle au point de se fondre au milieu. L’homme y perd la tête ou le corps, le jour laisse filer les ombres, la nuit s’amollit.
Chacun peut craindre alors pour son existence pendant ces brèves noces auxquelles le langage n’a pas été invité, on se sent alors disparaître, transparent, avec les choses de peu de consistance qui nous entourent, dans le puits, entre chien et loup.

Jean Prod’hom