Image de la connaissance

L’enseignant sera, dans les années qui viennent, aux prises avec des difficultés dont il envisage à peine le contour. L’une d’elles se précise toutefois aujourd’hui. Elle concerne la mutation de l’image de la connaissance dans la conscience des jeunes gens. Ils sont nombreux déjà, dans nos écoles, ceux qui croient que la connaissance est déposée dans des encyclopédies numériques mises à leur disposition, dans lesquelles il suffit de puiser ce que listent quelques moteurs de recherche, de le transférer sur un support au bas duquel l’ajout d’un prénom et d’un nom feront de ces simples opérateurs des experts.
Nous aurons donc à distinguer à nouveaux frais le savoir et la connaissance, c’est un fait essentiel. Car si le premier réside bel et bien dans les choses et les livres, la seconde ne se trouve pas hors les sujets vivants.
Cette importante mutation de l’imagerie a fait du chemin et les enseignants sont déjà quelques-uns à s’en être faits les complices, à leur insu peut-être. Dans un Marcel Gauchet
Aujourd’hui, le savoir est devenu facultatif »,
in La Provence, 3 décembre 2008

Comment ne succomber ni à Charybde ni à Scylla, comment éviter d’être les hérauts d’une image surannée de la connaissance ou, contrits, les cassandres de sa disparition? En résistant et, à coup sûr, en imaginant! L’enseignant aura dans les années qui viennent à mettre sur pied des dispositifs simples, élémentaires, qui obligeront ceux qu’il forme à ne pas recourir à l’Internet et ses banques numériques, inutiles en la matière.
Il aura en effet à réhabiliter la connaissance du particulier que seul un travail hic et nunc permet d’approcher: connaissance de son quartier, rencontre de son voisin, approche du monde. De tout cela, la vie scolaire confinée dans des laboratoires toujours plus sophistiqués et couteux nous en a éloignés. Elle nous en rapprochera peut-être à nouveau, pour peu que nous le souhaitions.
C’est ce que réalisent depuis quelques semaines certains élèves du Mont-sur-Lausanne dans leurs notes journalières…

Histoires de trottinettes
Le grec
Les surdoués: de drôles de zèbres!
Pourquoi le vaccin?
Une nouvelle boulangerie au Mont-sur-Lausanne
L’eau en voie de disparition
Une nouvelle bibliothèque au Mottier

Jean Prod’hom

Double foyer

ELLIPSE Suppression de mots qui seraient nécessaires à la plénitude de la construction, mais que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude (Fontannier, p. 305).

ELLIPSE Courbe plane fermée dont chaque point est tel que la somme de ses distances à deux points fixes appelés foyers est constante (ROBERT MÉTHODIQUE).

(A. Bailly).

Plus sérieusement: ne pas se caler centripète dans un transat, ni légiférer centrifuge dans les bureaux du prince, mais courir l’orbite en ménageant les deux foyers selon la loi des aires, s’attarder la nuit à l’écart de la gravité des foules, filer plus vite et plus serré le jour lorsque le soleil aiguise le désir.
Rejoindre enfin un matin ou un soir le silence éternel des espaces infinis quatre pieds sous terre.

Jean Prod’hom

Dimanche 15 février 2009

Je termine à l’instant la rédaction des notes que je destine à chacun des vingt-six élèves dont j’ai la charge. A les considérer avec un peu de hauteur, elles peuvent se réduire à la reconnaissance de quelques attitudes.

– Prendre de la hauteur, précisément, c’est-à-dire être en mesure de s’interrompre dans son travail à n’importe quel moment, où qu’on soit et quoi qu’on fasse, lever la tête comme le saint Augustin de Carpaccio et jeter par la fenêtre un long coup d’oeil au monde avant de s’interroger sur la nature et le bien-fondé de la tâche à laquelle on s’est attelé. Pour recadrer nos actions, redimensionner notre effort, redresser les dérives, rappeler le but à atteindre, se réapproprier le sens de l’entreprise, se désinquiéter aussi.
– Cartographier ensuite la problématique, repérer les difficultés et attribuer chaque fois que cela est possible – et ça l’est toujours – un nom à chacune des difficultés rencontrées, les résoudre alors l’une après l’autre. C’est une technique infaillible pour se débarrasser de nos ennemis. (Les trois Horaces et les trois Curiaces l’ont démontré à l’occasion de la guerre entre Rome et Albe-la-Longue. Les Curiaces furent tous les trois blessés rapidement et deux des Horaces tués. La bataille devenait inégale. Le dernier Horace s’enfuit. Les Curiaces blessés se mirent à ses trousses. Mais ceux-ci ne le rattrapèrent pas au même moment si bien que le dernier Horace les tua l’un après l’autre.)
– Honorer la sacro-sainte loi du moindre effort. Il ne sert à rien en effet de naviguer contre le vent, il y a des efforts qui parfois sont sans effet et sans raison. L’homme se fourvoie trop souvent dans l’action.
– Aller de son côté et écouter le bruissement du monde lorsque le groupe obéit aveuglément au principe d’inertie, s’en éloigner mais laisser traîner comme si de rien n’était une oreille pour ne pas être piétiné lorsque le groupe est sur vos talons.
– Enfin, écrit René Char dans les Feuillets d’Hypnos, autant que se peut, … devenir efficace, pour le but à atteindre mais pas au delà. Au delà est fumée. Où il y a fumée il y a changement.

En prenant encore un peu de hauteur, je me rends compte que ces mots que je destine aux élèves – les attitudes dont je chante les vertus – s’adressent d’abord à moi. Je lève la tête et jette un coup d’oeil par la fenêtre, il fait encore nuit et j’imagine le ciel très haut, le ciel qu’il s’agirait de rejoindre pour demeurer à bonne distance du monde, et le considérer lui et ses hôtes avec un peu de justice.

Jean Prod’hom