La Poya

oron_poya

Oron-la-Ville / 15 heures

Une actrice très célèbre, élevée au biberon de l’église catholique romaine, très belle aussi, à qui un journaliste demande ce matin si elle croit en Dieu, répond qu’elle croit en une force supérieure. On comprend à demi-mots qu’elle ne se rend plus à la messe mais qu’elle n’a pas renoncé pour autant à son mystère, qu’elle le vit dans sa passion pour le jardinage, pour les fleurs, les gardénias surtout qui ont accompagné ses Noëls en Australie.
On ne peut lui donner tort, chacun peut en effet, qu’il se lève à l’aube du paillasson de l’école Cadichon ou d’un lit à baldaquin à l’heure de l’apéro, admirer les oeuvres du printemps, les germinations et les floraisons, dans les plis du macadam ou sur son balcon, pour lesquels l’homme n’a en effet qu’un rôle de second plan.
Cette manie pourtant d’en référer à une force unique et de lui octroyer une intensité supérieure m’a toujours semblé étrange. On peut en effet obtenir les mêmes effets en la désintensifiant, mais en lui prêtant la minceur d’une pâte à gâteau et en lui reconnaissant une infinité de points de contact, à l’intensité si faible qu’ils demeurent imperceptibles et silencieux, hormis ces frémissements qui animent les choses et les êtres quels qu’ils soient, et qu’on aurait pour tâche d’écouter sans jamais avoir besoin d’y croire. Non plus une force dans les mains d’un être logeant aux étages supérieurs de la création, mais du grain à moudre en chaque lieu, de celui du pain à celui de ta peau.

Beaulieu

beaulieu

Lausanne / 20 heures

Les rêves et les cathédrales avaient été depuis toujours de belles distractions, tout à fait indispensables, mais la vie avait fini par en épuiser les sortilèges. Si bien que ce dont elles dépendaient, l’indépassable et confondante pauvreté de l’être semblait, à mesure que l’homme s’en éloignait, se passer toujours davantage de lui, renonçant même à laisser la moindre trace lorsqu’elle s’élevait dans la lumière du jour et de la nuit en se mêlant au vent. Ce frémissement nu, personne n’osait plus ni s’en réjouir ni s’en satisfaire.

Europe

Toutes les prisons du monde sont faites de ces
pierres qui sont tombées sur Jésus-Christ.

Et ce sont les mains pleines d’argent qui font cela toujours,
si bien que la moindre aumône leur est impossible.

Alors continuent de croître prison sur prison
et presque tous déjà nous y sommes emprisonnés

et nous y périssons, comme si Dieu lui-même avait voulu
être en nous seulement sans nous…

Vladimir Holan

Villa Eugénie

ulrich_vila eugenie

Lugrin | 16 heures

Il est 14 heures, je frappe à la porte-fenêtre qui ouvre sur la terrasse décatie de la villa Eugénie, Ulrich m’accueille avec le sourire, il n’a pas changé. Il se souvient de notre rencontre, de l’après-midi passé ensemble, c’était le 1er février 2014; il faisait nettement plus froid qu’aujourd’hui, je me souviens, Ulrich portait une chapka. On reprend la conversation où on l’avait laissée, il m’avoue que sa passion pour les Bernina 110 volts a perdu de son intensité, mais qu’il stocke toujours des chambres à air crevées dans un coin de la dépendance de sa maison, pleine jusqu’à la taille de lampes à pétrole, de cartons vides, de cartons pleins, de tout ce qui peut servir.

Il ne s’est séparé d’aucun charriot à bateaux, il a dû même réduire l’espace de chacun d’eux pour accueillir une caravane dans laquelle il entrepose depuis quelque temps les éléments en chêne massif d’un billard de compétition.
Ulrich m’invite à entrer, c’est une expédition, l’homme n’est pas guéri et il le sait. Il s’intéresse depuis l’été passé aux moteurs des essuie-glace des Volvo et passe une partie importante de son temps à synchroniser une demi-douzaine d’horloges qui caquettent aux murs de sa cuisine. Il a réchauffé des pommes de terre et boit un coup de blanc, je l’écoute devant un verre d’eau, il est insatiable.
Ulrich m’emmène dans son jardin avant qu’on se quitte, là où il m’avait fait voir sa collection de tessons. Je choisis deux belles pierres, jaunes, avec du bleu, du rouge et du vert, c’est sûr on se reverra.
Ah! j’oubliais, les deux chiens avec lesquels il vivait sont morts fin 2014; finies les promenades quotidiennes, Ulrich est de plus en plus seul mais il ne se plaint de rien, il n’a pas une minute à perdre, Ulrich a trouvé à la déchèterie deux chiens de porcelaine, rose et bleu, qui trônent sur la table de sa terrasse. Il en sourit.