La maison de la Gaieté | Denis Montebello

Cher Pierre,
Une dizaine de centimètres de neige recouvrent ce matin tout ce qui dépasse, tout ce qui n’a pas été mis sous toit, mais aussi les toits, les cheminées et même les voix. Personne ne sait pourquoi ni comment ça a commencé, ni pourquoi et comment ça se terminera. Chacun reste confiant, c’est réjouissant.
Sandra et les enfants sont descendus à Lausanne, ils ont déposé Mégane à la BCU; Louise a rendez-vous pour son premier cours de samaritains; Arthur, Lili et leur mère iront dans les boutiques et feront le marché. Je reste au chaud avec Oscar, avec dernière moi le texte pour Amnesty que Frédéric m’a promis de relire, mais aussi les photographies et les notes quotidiennes que nous avons réalisées parallèlement, Stéphane et moi, du 14 janvier 2016 au 13 janvier 2017. J’ai l’agréable impression de m’être allégé; malgré tous les bénéfices qu’ils nous procurent, les engagements que nous prenons pèsent sur nos vie comme les couvercles sur les marmites.

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Ces notes écrites chaque jour depuis quelques années relèvent d’une tout autre logique si ce mot pouvait convenir; elles sont l’occasion de déposer librement sur une assiette une ou deux choses entraperçues, avec pour seul couvercle le ciel. Elles ne constituent pas un bilan ou une récapitulation de ce qui a eu lieu au cours de la journée ou, si c’est le cas, de façon secondaire. Bien au contraire, elles me donnent la possibilité de rester en retrait de ce que je leur confie, comme si je n’en étais pas le dépositaire. Comme si, après avoir traversé ou avoir été traversé, ou un peu des deux, par le jour et par tout ce qu’il contient, il me revenait en écrivant non pas de les faire miens, mais de m’en débarrasser en les renvoyant au lieu même de leur provenance, qui se confond avec le lieu de leur (re)partance. Comme un oiseau qui serait entré par mégarde dans la maison, dont nous nous saisirions un bref instant avant de le relâcher dans le jardin.
La neige tombe tant et plus et le ronflement de la chaudière donne une idée de sa constance; dehors le paysage est devenu sourd, je m’en rends compte lorsque je vais relever la boîte aux lettres où m’attend un beau cadeau, un livre que j’ai eu l’occasion de lire il y a quelques semaines, mais qui m’arrive aujourd’hui dans ses habits d’apparat, aux armes d’une maison d’éditions, Le Temps qu’il fait, qui m’est chère, dans le catalogue de laquelle je retrouve avec bonheur les ouvrages de beaucoup des écrivains qui m’ont accompagné dans la rédaction de Tessons : André Dhôtel, Jean-Loup Trassard, Paul Louis Rossi, Philippe Jaccottet.
J’avais espéré que Tessons atteindrait un jour les côtes de l’Atlantique; le hasard a fait beaucoup mieux puisque ce petit livre s’est retrouvé chez Denis Montebello à La Rochelle et qu’il a écrit sur son blog, au moment de sa parution, deux gentilles pages à son sujet.
Ces deux pages, je les retrouve à la fin du beau livre que la postière m’a remis , il s’intitule La maison de la Gaieté et raconte l’épopée d’Ismaël et Guy Villéger qui ont fait d’une maison de Chérac, menacée aujourd’hui, une île et une auberge tapissée de milliers de tessons.

Que l’art brut soit tendance, cela leur fait une belle jambe. Et qu’on les regarde, pour éviter de les enfermer dans une catégorie qui relève un peu trop de la psychiatrie, comme des outsiders.
Certes, ils ont anticipé la mort de l’art. Préfiguré, avec leur maison, nos installations.
Mais Ismaël et Guy Villéger sont d’abord des inspirés, des inspirés du bord des routes, et ils nous appellent, depuis leur tombe. Ils nous invitent à la Gaieté. À cueillir le jour, et aussi des traces. A mettre nos pas dans ces vestiges, nos mots.

Denis Montebello, La maison de la Gaieté
Le temps qu’il fait (Quatrième de couverture)

Il me faut d’un peu de courage pour me rendre en voiture jusqu’à Oron; je roule au pas, tout le monde roule au pas et fait des efforts pour ne rien ébruiter. J’en reviens avec des lentilles, des fruits et le dernier gâteau des rois de la saison.

Chacun son tour

Cher Pierre,
Chacun son tour, à moi de me lever après les autres! Lorsque je descends, Sandra, Louise et Lili astiquent le pont et le bosco se douche; Sandra me rappelle que c’est moi qui conduis Arthur au bus, je n’ai plus une minute à perdre.

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Le pare-brise de la Nissan et la route sont recouverts d’une couche de glace peu commode, si bien que nous voyons le bus s’éloigner lorsque nous arrivons à l’arrêt de Riau Graubon. Je prolonge donc mes services, dépose Arthur aux Croisettes. Je fais au retour une halte au centre commercial d’Epalinges, bois un chocolat chaud à la Gourmandine, à l’angle de la galerie marchande, là où ma mère buvait un café lorsqu’elle venait faire ses courses; le mobilier n’a pas changé.
Les employés de la Poste, de la pharmacie, de la Migros et de Denner préparent la journée, les responsables donnent leurs consignes. Il faudra attendre 8 heures 30 pour voir le coiffeur, le lunetier, le fromager et le vendeur de matériel audiovisuel ouvrir leurs portes. Les stores restent baissés chez le cordonnier et le voyagiste, sale temps pour eux! Je fais quelques achats et quitte le centre avec les premiers clients, des vieux qui ont appris à ne pas se presser.
Au Riau, le jardin a passé entre hier et aujourd’hui du noir au blanc, les pinsons et les moineaux se sont rapprochés de la maison, Sandra a rempli leur mangeoire. On a annoncé un froid de canard et le retour de la bise; en attendant Oscar dort dans sa corbeille près du radiateur; il ne montre pas l’empressement habituel lorsque je l’invite à faire un tour, il change d’humeur lorsque je le lâche sous la Mussilly.
Avant de faire cuire des pâtes et préparer une salade, je traverse une nouvelle fois le texte pour Amnesty; à l’arrivée 7004 signes, j’y suis. Restent le titre et un ou deux ajustements dans l’avant-dernier paragraphe. Sandra et les filles mettent les pieds sous la table à 12 heures 30, Louise est contente de son test d’allemand, Lili n’est guère prolixe; elle repart pour Mézières à un peu plus de 13 heures. Lorsque je m’en vais, Sandra et Louise se préparent, elles ont rendez-vous cet après-midi à Lausanne et à Vevey.
Je descends au Mont, une période autour de Verlaine, une autre que les élèves gèrent librement, j’en profite: la lumière, le bleu du ciel, les joues des nuages, le vent d’ouest, la neige et le soleil me ramènent aux flamands; le temps change décidément aussi vite que nos humeurs, ou l’inverse, ce qui est plus juste.
Lili m’attend à 15 heures 50 sur le pas de porte, elle me raconte pendant le trajet jusqu’à Pampigny que, cet après-midi, la conductrice du bus scolaire a perdu la maîtrise de son véhicule au moment même où une voiture de police arrivait en sens inverse, glissade dans le pré tout près de chez nous. La donzelle au volant n’a pas cru bon s’arrêter, les policiers qui l’ont évitée de peu ne l’ont pas entendu de cette oreille, ils la rejoignent à l’arrêt suivant, elle en prend pour son grade. Faut-il s’inquiéter pour la sécurité de nos enfants?
Je boucle à l’instant ces notes à l’auberge de Pampigny, reprendrai Lili tout à l’heure. Ce soir j’ai congé, c’est  Sandra qui fait à manger, Arthur – qui a parkour – rentrera plus tard, on sera pourtant cinq à table: Mégane sera des nôtres jusqu’à demain matin.

Rien ne me fera trébucher

Cher Pierre,
Rien ne me fera trébucher au réveil, ni rêver ni penser: ni la nuit ni la sonnerie des réveils au quatre coins de la maison, ni la rumeur qui accompagne les grandes manœuvres du matin. J’enchaîne en suivant un invisible programme: une douche, des flocons d’avoine mélangés à des raisins secs dans de l’eau, puis un tilleul et un café. Je glisse une pomme, une mandarine et une poire dans mon sac et descends à la mine.

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Romain Roussset

Je ne me réveille en réalité qu’à un peu plus de 10 heures, lorsque j’apprends à la salle des maîtres, par une collègue de l’enseignement spécialisé, qu’on rassemble désormais, sous l’appellation multidys, les enfants qui présentent au moins deux des troubles spécifiques distingués jusque-là: dyslexie, dyscalculie, dysgraphie, dysorthographie, dyspraxie, dysphasie. Je croyais que les chercheurs avaient identifié et listé, en les caractérisant soigneusement, les maux qui pèsent sur les apprentissages de nos enfants, voilà que tout se complique à nouveau; plus de 60 situations sont désormais possibles. Voilà qui ne va pas simplifier la vie des logopédistes et les enseignants.
Le ciel est uniformément gris, les façades aussi; pour le reste du noir, bitumeux, et quelques lambeaux blancs le long des caniveaux. La bibliothèque de l’école est silencieuse, les deux responsables pianotent sur leur machine; je passe une heure sur la mienne avant de déposer sur une assiette, à l’étage, trois fruits et un couteau: une nature morte. Ça aurait pu être la photo du jour, trop tard, ça aura été mon repas.
Les élèves m’attendent pour quatre périodes successives au cours desquelles je m’engage prudemment, le vent régulier qui souffle incline à laisser aller l’embarcation qui avance toute seule, grand largue plutôt que vent debout. J’en profite pour passer à l’économat avec les deux ou trois élèves susceptibles de faire les 400 coups; on en ramène une vingtaine de dictionnaires et quelques exemplaires du nouvel ouvrage de référence, Texte et langue — Aide-mémoire, savoirs grammaticaux et ressources théoriques, qui propose de nombreux changements et un grand retour, celui du prédicat.
Plusieurs élèves ont été rattrapés par la grippe, elle en menace une demi-douzaine qui ont préféré ne pas manquer l’école; je leur sers pourtant la main au moment de nous quitter, on verra bien si le vaccin fait son effet.
Au Riau, après un moment de flottement pendant lequel nous faisons, Sandra et moi, un rapide procès de l’école, qui autorise les enseignants à noyer de devoirs notre petite dernière, Arthur ouvre pour nous aider à oublier une bouteille de Perldor secco de la Migros et un paquet de chips de chez Zweifel. Il aura suffi que je monte à la bibliothèque pour déposer mes affaires et y mettre un peu d’ordre pour constater à mon retour que ma femme et mes enfants m’ont oublié, ne m’ont laissé que les amours et une pincée de sel. Sans rancune.
Après le repas et une brève discussion, nous nous proposons, Arthur et moi, d’assurer désormais la mise en ordre de la cuisine les mardis, mercredis et jeudis soir; les femmes acceptent. Je monte ensuite à la bibliothèque car ce soir c’est la fête, c’est la fête du parti socialiste français. La fête?