Ciel sans nuage ce matin au Riau

Cher Pierre,
Ciel sans nuage ce matin au Riau, je quitte la maison le premier pour entrer dans le brouillard au sommet du toboggan de la Marjolatte; il eût été évidemment plus naturel et plus sage de rester au soleil. Nous sommes en réalité des sédentaires qui ne cessons de nous agiter, d’aller et venir quelles que soient les circonstances, à l’inverse des chasseurs-cueilleurs du paléolithique qui ne bougeaient vraisemblablement pas de leur campement si la météo annonçait des beaux jours. Si nous n’avions pas coupé les ponts avec eux, fait une croix sur leurs enseignements, je serais certainement resté ce matin sous le soleil du Riau.

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Le quart d’heure qui me sépare chaque matin de la mine pourrait me manquer en août prochain; c’est en effet très souvent pendant ce court déplacement en voiture que ce quelque chose qui échappe à la succession prévisible de mes heures voit le jour et tire, par une espèce d’anticipation, les fils de chaîne sur lesquels viendront s’entrecroiser mes impressions. Ce quart d’heure est comme les premières lignes des notes que je rédige chaque jour, où le premier paragraphe ne constitue pas en réalité le premier des événement fixés rétrospectivement, mais offre une rampe de lancement, une orientation au sous-ensemble des éléments qu’à la fin je retiendrai et le rythme dans lequel ils prendront place.

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Des éclairs et des ombres pendant les cinq périodes de ce matin. Peine avec certains élèves qui ne connaissent qu’une seule langue, celle qu’ils parlent à la table familiale mais autour de laquelle ils mangent souvent seuls. Plaisir avec d’autres, ils ont compris qu’il existe plusieurs langues dans leur propre langue, si bien que lire un sonnet de Verlaine leur donne l’occasion d’en entendre une nouvelle et de se réjouir de ses règles; je leur parle en fin de période de l’arbitraire du signe. Plaisir encore, avec d’autres, à qui je demande d’inventorier les problèmes orthographiques qu’ils rencontrent, sans prendre en compte les erreurs qui relèvent d’un déficit d’attention ou de leur nonchalance; ils semblent tout à fait d’accord lorsque j’affirme que ces erreurs, comme ces papiers qu’ils laissent par terre dans la cour après la récréation, relèvent davantage du champ éthique que de l’enseignement du français.
Le soleil fait son retour lorsque je m’apprête à quitter la classe ou, ce qui est plus probable, au moment où je m’en avise; notre tête est décidément bien faite, qu’adviendrait-il si nous ne pouvions fermer nos écoutes? Je passe en revue le plateau par la baie vitrée, de Morges à Cossonay en passant par Denges et Dizy, le château de Vufflens et, de fil en aiguille, Ferdinand de Saussure, le BAM, Frédéric, Nathalie, Louise, Montricher, La Praz, le Suchet, les Aiguilles de Baulmes, le Chasseron, le Chasseral, Bâle, le Rhin, Hambourg, le Danemark, les Lofoten… Je reviens sur terre.
Il est bientôt 13 heures, Louise a préparé des beignets qu’elle partage avec Lili sur le coin de la table. Je fais bande à part, avale une pizza et monte avec un café à la bibliothèque, que je quitte à 18 heures passées; c’est fait, le texte pour Amnesty tient debout, ou est susceptible de le faire; il me reste le week-end prochain et lundi après-midi pour le menuiser: raboter encore, poncer, cheviller, mortaiser…
Comme Sandra, qui avait une séance avec les relecteurs du troisième volume du bouquin de physique, rentre plus tard et qu’Arthur accepte de sortir Oscar, j’écris ces notes et les publie avant le repas.

Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons

Cher Pierre,

Si le ciel n’a laissé passer à minuit que deux ou trois flocons, la neige tombe généreusement à un peu plus de 6 heures, lorsqu’Oscar met le nez dehors; il grogne et flaire une piste fraîche dans le creux du ruisseau. On monte jusqu’à la Mussilly comme souvent le mardi, pas le temps d’aller ailleurs. De longues grumes d’épicéas, que la neige enveloppe et arrondit par une ombre inversée, bordent à droite et à gauche le boulevard qui mène à la Moille-aux-Blanc.

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On ne distingue, de la lisière du bois, que le réverbère du Tilleul, celui de la Goille, les néons des cuisines des paysans et des salles de bains des lève-tôt. Du côté de Mézières et de Carrouge, des braises couvent sous les cendres. Je croise au retour, devant chez Didier, les filles qui partent à l’école; Arthur et Sandra les suivent.
Les chasse-neige et les saleuses ont passé, on avance au pas sur la route de Berne; celle du golfe est dangereuse et les habitués roulent vite. Dans la cour du collège une nuée de petits élèves attendent la sonnerie; on ne peut s’empêcher de penser à ces paysages d’hiver que les Flamands ont si souvent peints aux XVIème et XVIIème siècles, où l’on voit tout un peuple d’enfants surpris dans leurs jeux, patins au pieds et boules de neige à la main, presque vivants. Mais dans l’encadrement de la fenêtre, les enfants semblent aujourd’hui immobiles; ils avancent comme des vieux, considèrent avec circonspection cette matière froide et blanche avec laquelle, à l’intérieur du périmètre de l’établissement scolaire, ils n’ont pas l’autorisation de jouer, qu’ils touchent cependant du bout des doigts, avec sur le dos un sac si lourd qu’ils sont nombreux à craindre, s’ils se baissent, de ne pas pouvoir se relever. Côté jardin, les villas sont plongées dans une brouille épaisse et leurs toits recouverts de neige font de ce quartier bien connu un lieu presque irréel, un décor de cinéma.
J’enchaîne quatre périodes sans lever la tête; les élèves sont studieux mais ne sont pas prêts à accepter de se pencher sur ce qu’ils ne comprennent pas, ce qui leur échappe, ce qui leur résiste, ce sans quoi ils ne seraient pas là. La cour est à nouveau noire de monde à midi, le sel et l’obstination des concierges auront eu raison de la neige et de la glace, le bitume est à nouveau roi, les rêves se sont envolés. Il neige pourtant, les flocons dansent bien serrés, demain il faudra recommencer.
Deux pommes, une poire et deux mandarines à midi, je fais brièvement le point avec un collègue sur le certificat de juin prochain, puis termine avec les élèves de 10G la lecture d’une courte nouvelle de Mary Higgins Clark. Je remonte au Riau, aperçoit une voiture sur le toit en face du golfe, elle est bonne pour la casse; le jeune conducteur, peu fier, m’indique de continuer lorsque je ralentis pour lui proposer mon aide. Je réaccélère jusqu’au Riau; l’aurochs sur le crépi du hangar à 2CV, les pieds dans la neige, a fière allure, je le photographie.
Sandra arrive à la maison une dizaine de minutes plus tard, on va faire un tour avec Oscar qui se régale; le blanc a tourné au bleu-banquise et le givre laissé par le brouillard en se retirant a recouvert de paillettes les os mis à nu des feuillus. J’écris ces notes, tandis que Lili étudie l’ouïe avec sa mère dont j’admire, comme au premier jour, la patience et la générosité.

Il fait nuit noire dans les combles

Cher Pierre,
Il fait nuit noire dans les combles, j’ignore quelle heure il est, renonce à m’en inquiéter mais aussi à me rendormir; je parviens à rester sur les bords du sommeil sans m’aggriper, flotte entre deux eaux une demi-heure, une heure peut-être, j’ai peine à mesurer cette dérive immobile. Lorsque le réveil sonne, j’ai déjà la tête à moitié dehors, mais sans cette impression d’avoir été arraché de ma nuit.

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Début janvier, on ne voit pas encore l’allongement des jours mais on s’en approche et chacun le sait, on est de l’autre côté et le vent a tourné. J’entends des bruits aux quatre coins de la maison: Sandra me rejoint à la cuisine, je croise Louise dans les escaliers, Lili regrette qu’il n’y ait plus de fenêtres à ouvrir chaque matin à son calendrier de l’Avent. Dehors tout est bouché.
C’est jour de rentrée, les essuie-glace chassent en un seul aller et retour la fine couche de neige qui s’est déposée sur le pare-brise, la route de Berne est d’huile noire. Je photocopie quelques papiers avant l’arrivée des élèves à qui je trace les grandes lignes de cette seconde partie de l’année, avec au bout le certificat, les Éoliennes et l’ascension du Stromboli. Je me retrouve à midi sans effort ni maux de tête.
Midi à la salle des maîtres, tout est en place, les discussions, les habitudes et le cortège arc-en-ciel des tupperware, j’en prends acte. Plus de place au Central autour de la table des menteurs, occupée par une dizaine de cols blancs; je trouve une place à l’opposé, mange en feuilletant les journaux locaux, avec un peu d’ennui et la tristesse de ne pas trouver un éditorial iconoclaste, un poème de plein air ou une considération intempestive. Je me rabats sur la page des morts, mais s’ils sont nombreux aujourd’hui, les sentences sont rares; ni proverbe ni apophtegme, ni pensée ni sonnet. Je retiens des cinq brimborions du jour un tercet qui hante depuis plusieurs décennies les avis mortuaires de France, du Canada et de Suisse.

Quand sonne l’heure du dernier rendez-vous
la seule richesse que l’on emporte avec soi,
c’est tout ce que l’on a donné. 

Malgré le ton un peu solennel du premier vers et le contexte qui pèse trop lourd, il m’est difficile de ne pas m’arrêter, sinon m’attacher, au paradoxe qui se déploie dans les deuxième et troisième. Ces avis mortuaires prendraient toutefois une tout autre allure et une tout autre signification s’ils étaient distribués aléatoirement dans chacune des pages de nos journaux. C’est précipiter les choses que de les enfermer dans une double page avant qu’ils le soient derrière les murs d’un cimetière.
Je fais une halte à la bibliothèque à 15 heures, entouré d’une vingtaine d’enfants de moins de dix ans, m’assure dans un air de fête que le texte pour Amnesty tient le coup après la taille de dimanche et qu’il ne m’est pas interdit de le voir bourgeonner. Je ne dépasserai pas le premier paragraphe; le désarticule, le taille, ajuste les parties, remplace des éléments… avec l’arrière-pensée que ces opérations ne seront pas sans effet, feront bouger les paragraphes suivants et leur assureront chemin faisant l’assise qui leur manquait.
Longue discussion ensuite avec une mère d’une ancienne élève qui m’avait pris à parti, il y a quelques années, parce que je ne donnais pas à sa fille et ses camarades assez d’exercices, de listes de verbes et de mots à recopier. Enseignante elle aussi, elle me confie qu’elle a décidé d’y renoncer cette année, convaincue que ces listes à recopier et à mémoriser étaient inutiles à ceux qui pouvaient s’en passer et menaient à l’impasse ceux qui auraient pu en profiter. Sans rancune, il n’y a pas d’heure pour changer.
Je reviens à la page des morts en attendant Arthur à l’arrêt de bus, en me demandant tout à fait sérieusement si les propriétaires de nos quotidiens accepteraient l’éclatement de cette page et la redistribution des avis des familles dans les rubriques économie, société, cuisine, jeux, culture, sports,… comme les annonces publicitaires. J’en doute. Quant aux poèmes, aux sentences mêlées ou aux considérations intempestives que l’on trouvait autrefois (à moins que je ne l’imagine et qu’il n’en a jamais été ainsi) dans les quotidiens, on ne risque pas d’assister à leur retour, cette littérature ne rapporte en effet pas plus que les morts. Mais les morts, il faut bien les mettre quelque part.
Ce soir ce sera lentilles, carottes, courgettes et salade de rampon.