Un drapeau rouge à croix blanche

Cher Pierre,
Un drapeau rouge à croix blanche oublié depuis le premier août dernier montre ses vilains dessous au portail d’une cour pavée, le jour est blanc, les champs aussi; pas assez cependant pour que les enfants sortent leur bob. Une corneille se jette de la cime du sapin de chez Maurice, fait quelques vrilles avant de se relancer et de retrouver la place qu’elle a abandonnée; elle laisse au fond de l’oeil des traînées noires. Le jour est gris, mais que d’ingratitude! il faudrait parler de tant de choses pour être juste: de rien, de tout ce qui se voit, de tout ce qui se cache et qu’on ne voit pas.

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J’ai élagué au réveil le texte pour Amnesty au-delà des limites exigées, dans l’esprit des jardiniers qui taillent les rosiers: ne laisser que deux ou trois yeux; l’opération me permettra, lorsque la température se sera réchauffée de laisser monter la sève. Sandra et les filles sont descendues après le déjeuner chez Marinette s’occuper de Ziggy et de Sahita, Arthur est dans sa chambre.
La bise se réveille de temps en temps, le froid des jours passés persiste, il a eu raison des conduites de plusieurs fontaines de la Mussilly. Un retraité lutte tout à côté avec ses faibles moyens contre le gel qui s’est attaqué à son bassin, il fait des allers et retours avec un pot d’eau chaude qu’il verse sur la chèvre de partage, ramone la tuyauterie avec un bout de fil de fer, sans grands succès. Même s’il a le temps, il préfère agir, tu vois, me dit-il, c’est mon petit travail du dimanche.
J’ouvre mon cahier de préparation, vérifie les travaux de quelques élèves, entre leurs résultats dans le registre informatisé, trace les grandes lignes de la fin de l’année scolaire. De l’avoir fait m’apaise et l’agitation qui me prend à la veille de chaque rentrée scolaire disparaît d’un coup: il suffit en effet d’aller à l’essentiel pour que celui-ci préside à l’organisation presque naturelle des tâches, repousse ce qui l’embarrasse, libère des tâches inutiles et, in fine, m’invite à regarder par la fenêtre, m’évitant ainsi de me retrouver ce soir avant de me coucher Gros-Jean comme devant: on aura parcouru quatre mille milles et on n’aura rien vu. Il est 13 heures lorsque les cris des filles m’appellent en bas; elles et Sandra sont de retour, je laisse tourner le requiem de Fauré à la bibliothèque et les rejoins.
Le dimanche n’est pas pour tous un jour de repos: Arthur a étudié ce matin quelques-uns des aspects de l’oxydoréduction et de la photosynthèse avant de préparer des crêpes pour tout le monde; Louise en croque une au sucre en peaufinant un exposé sur le Sida, Sandra répond à ses questions; Lili qui travaillait dans sa chambre sur les figures géométriques planes descend à la cuisine et commande une crêpe salée. Ils iront ainsi tous les trois de devoir en devoir et de crêpe en crêpe une bonne partie de l’après-midi.
Il est heureux que les adultes qui n’ont pas encore d’enfants aient oublié les peines dont l’école a été autrefois la responsable, ne se souviennent plus de ce qui se passait le dimanche à la maison. Quant aux parents des gamins qui en ont fini avec leur scolarité, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi beaucoup d’entre eux ne désirent plus en parler.
Le ciel baisse d’un cran au milieu de l’après-midi, le brouillard avec. Celui-ci ne nous laisse sous les yeux que le petit drapeau aux vilains dessous, il a avalé les fumées des cheminées, les bois, le vieux verger, la corneille. Pourtant, s’il continue ainsi, il va certainement laisser la place au soleil et les moineaux organiseront une petite fête dans le jardin. Dimanche-bazar, je vais bien trouver un morceau de pain et un verre d’eau.

Lorsque je me réveille à cinq heures

Cher Pierre,

Lorsque je me réveille à cinq heures, la maison est froide, l’eau ne coule plus aux robinets des éviers, plus de lumière aux alentours, pas même au carrefour du tilleul. Je fais un feu dans le poêle avant que nous quittions, Louise et moi, le Riau; il est 7 heures 30, le jour se lève, il fait tout rose autour de Brenleire et de Folliéran; les vitres de la Nissan sont recouvertes de givre mais la bise est tombée. On roule en silence jusqu’à Valeyres où je dépose Louise qui y passera la journée.

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Les rues d’Yverdon sont encore désertes et la bibliothèque n’ouvre qu’à 9 heures 30; je fais l’acquisition d’une paire de gants, lis le journal du jour devant un chocolat chaud dans un café qui donne sur la place Pestalozzi, avant de passer une heure et demie au rez de la bibliothèque municipale. J’y fais la connaissance d’un couple de lecteurs de la région qui, après un passage par la librairie de l’Etage, sont venus compléter leurs emplettes de la semaine. Elle est enseignante chez les tout petits, il est garde-forestier. On parle de Sylvain Tesson, de Nicolas Bouvier, de Jacques Lacarrière, de Pascal Quignard, mais aussi de tout et de rien; ils sourient, les lèvres et les yeux gourmands. On aurait parlé encore, je crois, s’il n’avaient dû reprendre leur voiture parquée en zone bleue et si, surtout, ils n’étaient pressés de goûter à leur butin.
Je reprends le texte mis en route avant de descendre à Colonzelle; il tourne autour de l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Je le retrouve dans un triste état et me demande bien ce que je vais pouvoir en tirer. Sandra m’envoie un message, l’électricité a fait son retour au Riau et le chauffage fonctionne; cette bonne nouvelle me décide à reprendre mon texte depuis le début et à opérer comme le fait le chasse-neige, qui repousse avec sa lame tout ce qui l’empêche de manœuvrer. Quitte à faire place nette, abandonner ma première intention, et reconstruire l’ensemble de proche en proche, en profitant de l’opération pour éliminer ce qui parasite mon propos, de manière à ramener l’ensemble de 13’000 à 7000 signes.
Le service du prêt ferme ses portes à 11 heures et demie, je monte alors dans une petite salle au deuxième étage, mise à la disposition des lecteurs, dans laquelle je fais la connaissance d’un jeune homme qui s’est éloigné de ses frères et soeurs trop bruyants; il n’a pas d’avance et prépare des examens d’économie. Une jeune fille, dos à la fenêtre, tourne les pages de la Loi sur le travail, elle quittera l’endroit à 12 heures 30, comme moi.
Je mange au restaurant du Château, traverse au moment du café La pierre sans chagrin d’Henri Bauchau dont j’extrais ceci:  Il est vrai que nous désirons être et pouvons / seulement persister. Le verbe manque / pour être au monde et n’être rien, comme si tout le monde tournait depuis toujours autour de la même question.
A mon retour dans les locaux de l’Ancienne-Poste, trois nouveaux occupent la Salle de lecture silencieuse ouverte au public jusqu’à 17 heures, ils pianotent sur leur ordinateur tandis qu’un accordéon nous envoie d’en-bas la rue les notes  ensoleillées d’une ritournelle lointaine. J’apprends que la bibliothèque d’Yverdon est la première institution de lecture publique de Suisse romande, qu’elle a ouvert ses portes en 1761 au deuxième étage du Château – à l’instigation de la Société économique d’Yverdon qui souhaitait mettre à la disposition de ses membres des livres utiles – avant de déménager dans l’ancien Casino (aujourd’hui Théâtre Benno Besson) puis dans l’ancien Hôtel de police (aujourd’hui Maison d’Ailleurs).
Mon nouveau voisin consulte ses mails et les annonces de location de studios à Yverdon, puis des pages sur les troubles affectifs, la schizophrénie, la logorrhée, l’angoisse… Devant, une jeune femme et son ami s’encouragent comme de vieux compagnons de route, ils s’encouragent, se gourmandent, écartent le téléphone que l’autre consulte trop souvent, avant de se retrouver main dans la main devant les pages d’une agence de voyage qui propose des campings de luxe jouissant d’un accès direct à la mer.
A quinze heures mon voisin s’en va, un peu perdu, le regard triste et doux, il me sourit, je lui souris. La nuit tombe, l’étudiant d’économie allume les deux néons, un seul est en bonne santé, l’autre hoquète. C’est un peu à cause de lui que je range mes affaires; je profite du temps qui me reste pour rédiger ces notes, avec derrière et devant moi une traversée qui commence à ressembler à un itinéraire; il va falloir pourtant que je coupe encore, la responsable de la revue n’est pas prête à accueillir 1000 signes supplémentaires. Dedans quatre inconnus, les étranglements du néon, le bruit des claviers; dehors l’accordéon qui s’est tu.

   Tierce

Si tu ne crois pas en la parole du monde
Qui te croira?

Si tu n’aimes pas la matière
Qui t’aimera?

Et si tu n’entends pas son rire
Qui te brisera?

   Henri Bauchau