Le fait de ne plus écrire

Le fait de ne plus écrire, ou si peu, avait définitivement éloigné celles et ceux qui l’admiraient et qui ne pouvaient plus désormais se féliciter de ses succès. Elle ne vit dès alors plus que quelques-uns de ses amis, jeunes et moins jeunes, qui attendaient d’elle en montant à Pra Massin, comme moi peut-être, qu’elle leur parle de ce qui la tenait à l’abri des séductions, du désoeuvrement et de l’effroi, mais sur quoi elle demeurerait muette jusqu’à la fin.
Être au mieux, avait-elle écrit un jour sur l’un des billets qu’elle empilait sur le buffet de la cuisine, un point aveugle éclairant de proche en proche jusqu’au plus lointain ce que longtemps on a cru comprendre, forcé que nous sommes de le remettre un beau matin à l’endroit et de lui offrir le corps et les compagnons qui lui manquent.

Version 2

Alors que je marchais sur le chemin qui longe le Lez

Cher Pierre,
Alors que je marchais sur le chemin qui longe le Lez, un cheval blanc a tourné la tête; je l’ai regardé comme si je le voyais pour la première fois, la nuit tombait, il m’a regardé comme s’il me regardait depuis toujours. Nous n’avions rien à nous dire, il n’a pas bougé, je me suis attardé; il m’a semblé que s’il restait immobile c’était parce qu’il avait à faire lui aussi, entrer dans la nuit, seul, comme j’aurai à le faire bientôt moi aussi. Il ne me retenait pas, bientôt a regardé ailleurs comme pour me signifier qu’il était temps que je continue.

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J’ai pourtant voulu retenir cette image avant qu’il ne s’en aille, en saisissant l’ombre qu’il projetait, et un peu de cette lumière qui nous a réunis, cette manière qu’ont les vivants de prendre congé avant de s’enfoncer dans la nuit, les yeux grands ouverts; mais là où j’avais besoin d’un langage, lui s’y glissait sans à-coup. Notre rencontre aurait pu s’éterniser, mais à quoi bon; je l’ai regardé encore comme si je le voyais pour la dernière fois, puis j’ai tourné les talons et continué dans l’obscurité jusqu’à la maison.

La montagne de la Lance

Cher Pierre,

La montagne de la Lance a fait le gros dos toute la nuit et le thermomètre est descendu sous le zéro lorsque le jour puis le soleil se lèvent. J’ai déposé la Nissan au garage de l’avenue du Pont des Fontaines, le pneu arrière gauche fuit.

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Le mistral fait tournoyer les dernières feuilles sur la place du Cardinal Maury; malgré les deux hauts pins, le soleil claire la façade du Rex et du Lux; il y a plus de monde au Central que devant les étals des marchands, bonnets rouges et bonnets bleus; la patronne se frotte les mains, gants de laine sur le radiateur, un thé fera l’affaire, il est 10 heures, le ciel est bleu. Les trois retraitées de la table du fond ne se sont pas vues depuis Noël: Annie a passé une semaine sous le brouillard, à Annemasse chez son fils et ses petits-fils; Rose s’inquiète de la solidité des parasols du vendeur d’olives qui battent de l’aile; Brigitte se plaint d’une araignée qui squatte depuis quelque temps son cerveau, une sale bête qu’elle tente de noyer dans un petit blanc. Les plus courageux, jeunes et vieux, retiennent leur souffle lorsqu’ils débouchent de la Rue Louis Pasteur, je redescends sur le Ring en m’engouffrant dans la traverse de la Bascule, à l’abri, avec un gâteau des rois sous le manteau. Quitte Valréas, comme un voleur.