Ce qui embellissait et nourrissait sa vie

Ce qui embellissait et nourrissait sa vie découlait souvent, disait-elle, de ces petits incidents sonores et linguistiques qui ébréchaient ses journées en les faisant tinter sans trop déranger ses habitudes, que certains amateurs provoquent et auxquels elle tentait de donner une forme et, si le temps était au beau, un avenir.

preverenges_arthur_peintre

Ces incidents linguistiques avaient pour théâtre les intervalles ténus d’une phrase en suspens, la dépression d’une voyelle qui tourne le dos à une consonne, un lapsus ou la fatigue ; la courbe à peine audible d’un phrasé, la poussée de deux mots l’un contre l’autre, le retrait malencontreux d’une syllabe, une encouble, un décrochement ; deux mots solitaires, la glissade d’un lieu commun jusqu’au nom du lieu qui l’éveille ; le coulissage d’une action sur une passion, la convergence de deux traits que tout oppose, ou une divergence que rien n’annonce, à l’image des plaques tectoniques et de leurs failles, par où surgit un peu de cette pâte à mots en fusion qui brouille les quartiers de la langue.
Il suffit de marcher et d’être aux aguets, disait-elle, et de garder dans la bouche le pli ténu qui crisse sous la dent, si léger et si volatile qu’il ne se dépose pas au fond de la mémoire, guette au contraire la moindre occasion de prendre la tangente, comme ces taches de lumière dans la nuit qu’on aimerait retenir derrière les paupières, mais qui filent sur les côtés. Il suffit, continuait la vieille, de tourner et de retourner ce pli dans la bouche, sans jamais l’ouvrir, autant de fois qu’il le faut pour qu’il ne s’échappe pas, et de le noter au retour.
J’ai essayé ce matin en-bas la Moille-aux-Blanc, il faisait nuit noire, je marchais en pensant aux mots que je voulais adresser à Pierre Bergounioux, j’ai vu une lueur rose s’étendre sur Brenleire et Folliéran. Au retour j’ai noté ceci : il y a dans toute pente une élévation.

Qu’au-delà de la connaissance

Qu’au-delà de la connaissance des programmes, de leur teneur et de leurs intentions, on exige des enseignants du primaire et du secondaire un travail, ou plutôt les signes d’un travail – des planifications, des séquences, des exercices – , et que les acteurs de ce théâtre exhibent ces signes pour attester de leur professionnalisme, n’est pas sans effet sur l’allure et le succès de leur entreprise.

peney_le_jorat_taupes_de_surface

Je crains en effet que cette donne pipe les dés et que l’enseignant demeure longtemps encore éloigné du maître, comme l’était autrefois le psychiatre du psychanalyste, pour une raison assez simple au demeurant : l’enseignant du primaire et du secondaire déploie de telles forces, réelles et imaginaires, en amont de ce qu’il appelle très justement ses cours, qu’il lui est impossible d’imaginer d’autres chemins, de ceux qui l’amèneraient à penser qu’il pourrait en aller autrement. Ses cours sont si soigneusement pensés que les remous du bachot le plus discret entament durement ses berges talochées de frais. Pris à son propre piège, il se persuade qu’il serait parfaitement immoral que le flux des apprentissages de ceux dont il a la charge ne se plie pas au lit aménagé.

Mais on le sait bien, l’imprévu règne en ces domaines : saisons sèches ou inondations, bouchons locaux, chutes ou pollutions. En conséquence, le travail du pédagogue sur le terrain se résume à des mesures de précaution et des opérations de canalisation ; tout faire et à n’importe quel prix pour que les incidents qui ponctuent le flux rêvé, laminaire des eaux capricieuses, rejoignent dans le calme le lit de son ouvrage, le delta, les élèves à bon port, à la ramasse ou glorieux.

Tous les moyens sont donc bons pour boucler les comptes, écourter les observations, donner les réponses attendues, écarter autoritairement les obstacles de manière à éviter toute discussion et rejoindre le point où l’on jetterait l’ancre ; faire taire les incompréhensions, l’imprévu, la jouer donnant donnant, tu te tais, tu notes et on n’en parle plus. Les élèves ont bien compris le deal, je fais ce que vous dites, on laisse les détails et nous sommes quittes.

On ne le dit pas assez, c’est piper les dés, chacun en paiera le prix : beaucoup d’élèves seront déposés sur les berges, la barge avancera sans eux, on invoquera les compétences, cette mise au ban n’aura pourtant été que le produit de la marche forcée d’une institution aveugle. Ce qui fera dire à beaucoup, et j’en suis, qu’il a bien peu appris à l’école, sinon à vivre, et à comprendre ce que nos futurs employeurs veulent. C’est dur, un peu trop dur, caricatural même, je le concède.

Il serait peut-être préférable de considérer, dans le primaire et le secondaire au moins, qu’enseigner n’est pas une profession, mais un art au plus près des origines, qu’il convient d’y accueillir ce qu’on a oublié et qu’on imagine à peine, l’imprévu, en faisant de l’espace scolaire un milieu assez riche pour que chacun croise ce qui relève des programmes, c’est-à-dire que chacun croise ce qu’il se doit d’acquérir pour prendre place dans le collectif.

L’école n’a pas fait sa mue, elle reste une école de dressage, un cirque où toutes les ruses et les manipulations sont autorisées pour autant que les apparences soient sauves, que le maître demeure celui qui est supposé savoir et qu’on se réfugie ensemble dans nos croyances, à bonne distance nos ignorances.

Sortir du nucléaire ?

yverdon_est_openspace

Les dimanches et les jours de congé ressemblent toujours davantage dans nos villes et nos villages à des zones sinistrées, précipitamment abandonnées au lendemain d’une catastrophe nucléaire, tristes à mourir et sans enfants, laissées au bon soin des moineaux et de vieux qui n’ont plus le courage de recommencer ailleurs. Oui, nous avons de bonnes raisons de sortir du nucléaire.
Mais je prends connaissance aujourd’hui d’une information qui met à mal ma conclusion : dans les années 70, les enfants jouaient 3 à 4 heures dehors sans surveillance, aujourd’hui ce n’est plus que 20 minutes. Le malaise s’explique, une autre solution serait-elle donc envisageable ?
Car enfin, il suffirait que nos enfants fassent un petit effort et renoncent tout à fait à aller jouer dehors pour qu’il soit raisonnablement inutile d’envisager une sortie du nucléaire. Il serait plus judicieux en effet de rendre nos maisons étanches, au cas où, en installant pour chacune d’elles un sarcophage comme à Tchernobyl, et pousser sans crainte l’exploitation de l’uranium enrichi en son isotope 235 pour alimenter les jeux d’intérieur toujours plus nombreux de nos gamins.