Le soleil a bouté le feu aux hêtres

Le soleil a bouté le feu aux hêtres, aux érables, aux chênes ; les chaumes des tournesols barbèlent les champs, avec ceux du maïs que le peigne des becs cueilleurs a décoiffé ; les noyers découvrent leurs dents et les saules leurs os cassants ; les labours leur cou décharné, tout autour une jonchée de pierres que la charrue a déterrées. Les fleurs sèches des hortensias se sont rassemblées en bouquets derrière la maison ; dans le ciel, les corneilles se réjouissent du départ des hirondelles.

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Les pommes et les poires ont été mises en bière, Riquet a jeté une charretée de betteraves sur la belle saison ; sa femme a dressé un petit autel à l’entrée du village : un char de gamin sur lequel elle a aligné quelques châtaignes, quelques noix, quelques courges.
Les employés communaux ont travaillé dur ce matin, ils ont enfoncé les piquets auxquels ils fixeront demain les pare-neige.
On serait bien tristes si ne résistaient dans le jardin un plant de roses trémières, blanches, la fontaine au granit rose et un vieux rêve, celui d’un ruisseau aux eaux claires, dans le lit duquel se déverseraient les eaux de la mauvaise saison et le trop plein des humeurs grises, qu’on longerait parfois, en pensées, jusqu’à la mer.

Les rescapés avaient une seule idée

Les rescapés avaient une seule idée en tête, chaque matin, celle de prolonger le tablier du pont qui s’avançait sans repos dans le vide, un vide qui se creusait toujours davantage et qui rendait plus improbable que jamais l’élévation de la pile qui l’aurait soulagé.

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Si bien que les artisans de ce chantier borgésien étaient condamnés, après chaque avancée, à revenir sur leur pas, pour charger les wagons du matériau qu’appelait la suite de leurs travaux, mais aussi pour grossir d’autant le massif d’ancrage sur lequel reposait, on peut le dire, leur avenir.
Certains d’entre eux se réjouissaient, apaisés à l’idée qu’ils auraient toujours ainsi du pain sur la planche. D’autres, sombres et critiques, s’accordaient autour de l’idée que c’était ce manque de pain qui les incitait à prolonger le tablier de leur pont. Les deux groupes se regardaient de travers, sans pour autant renoncer à leur silencieuse collaboration, ils faisaient penser aux arcs-boutants de la tour de Babel.

Affairement général

Affairement général à l’enseigne du progrès, on y promeut ses peines pour gagner du temps. Du temps que chacun réinvestit pour en gagner encore, encore, du temps qu’il faut bien placer quelque part, alors on diffère ; si bien que du temps, personne n’en a vu ni n’en verra la couleur.

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Chacun se console pourtant ; car s’il se retrouve à la fin les mains vides, il aura contribué, par ses forces et ses heures, à la croissance générale. A cet égard, nos sociétés font penser, inversées, à celles qu’ont étudiées Boas dans le Nord-Ouest américain et Malinowski en Nouvelle-Calédonie, qui rivalisaient de générosité pour garder leur rang, chacune se risquant à donner tout jusqu’à son existence.
Notre affaire, à l’image du potlach, pourrait elle aussi mal tourner ; elle se prolongera pourtant aussi longtemps que les croyants et les mécréants la nourriront de leurs sacrifices.
Mais lorsque la machine à progrès sera enrayée et que la messe sera dite, lorsque le temps nous reviendra tout entier, nous serons heureux alors d’écouter à la veillée ceux qui sont restés à l’écart : les désœuvrés et les oubliés, les flâneurs et les dépensiers, tous ceux qui se souviennent que l’homme a vécu, il y a très longtemps, de bouts de bois et de petits fruits.