
Fraises, ombre, sieste.
Un pas de plus,
ça aurait fait un poème.

Jean Prod’hom

Fraises, ombre, sieste.
Un pas de plus,
ça aurait fait un poème.

Jean Prod’hom

Nous avons été faits au feu, placés depuis que nous sommes enfants parmi les perdants ou les gagnants, ballotés sans solution tierce, on dit système.

Parfois, quelques têtes brûlées se mettent hors jeu, elles le font savoir et font feu de tout bois : plus de règle, de tiers-exclu, tous les coups sont permis. Elles embarquent dans leur sillage le plateau de jeu lui-même qu’elles jettent par-dessus bord ; il nous faudra renoncer désormais aux jeux de dés ou à ceux de l’échelle ; plus de hasard ni de coups de main, mais une succession de cases noires.
Les hommes pleurent, quelque chose saigne ; les criminels sont sans visage, on a beau chercher, ils sont morts, avec la seule intention de laisser la place à la terreur ; elle guette, prête à circuler à nouveau, à régner sans toucher à rien, sans reprendre son souffle, avec cette manière bien à elle de décliner l’être : méfiance et soupçon, pots de vin et collaboration, on connaît ça. Voici la terreur toute nue, celle qui corrompt le langage, portée à son comble, pure volonté de nuire, de mourir, de ne plus en découdre avec ce qui résiste.
Que dire donc sinon l’épouvante qui rend muet ? Rien sinon un peu de ce rien qui reste en dormance à côté du lieu où nous sommes, où qu’on soit, en juillet ou en août, entre les pavés ou sur la place des villages déserts, derrière les volets clos ou à la lisière des bois, un peu de ce rien qu’il nous faut nommer, nommer encore, sans vacances ni jours fériés.
Jean Prod’hom

Toutes trois, novices peut-être, avancent dans le Désert ; à la queue leu leu, voûtées et vêtues de noir. Elles marchent sans faire de bruit sur la route qui mène au monastère, tête penchée, regard tendu vers le bitume. Mais regard intercepté par leur main identiquement entrouverte, dont elles semblent fixer, stupéfaites, l’imaginaire stigmate.

Elles vont du même pas, au rythme de leur cœur fatigué, corps soumis à l’épreuve ; chacune respire avec peine l’air rare d’août ; le soleil ne les épargne pas, elles vont sans coiffe de bure, ni apprêt ni plainte ; elles vont assurées que l’appel viendra.
Le visage de la seconde s’éclaire soudain, elle lève la tête et porte sa main entrouverte à son oreille, comme s’il s’agissait d’un diapason ; elle sourit mais bien vite son visage s’assombrit. Le bras hésite, se baisse, la main lui obéit et reprend sa place, à hauteur de taille, offrande et contrition. Pourtant, elle ne renonce pas, poursuit son chemin avec les autres, l’œil à nouveau fixé dans le creux de sa main ; son pouce tremble dans l’ombre, elle ne lui laissera aucun repos, aussi longtemps que celui qu’elle attend ne l’aura pas appelée, lancé le fil qui l’en sépare et sur lequel elle le rejoindra.
Jean Prod’hom