Ce qui me manquera à la fin

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(Poèmes de Monsieur)

Ce qui me manquera à la fin, ce n’est pas tant les rivières ou le ciel, les prés ou les bois que j’irai rejoindre – , mais la ville et ses inconnus, la ville qui s’éloigne là-bas, la promesse qu’elle représente.

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Jean Prod’hom

Artère de l'enfer (Dick Annegarn)

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Aujourd’hui à Bruxelles, quelques enfants qui ont trop vite grandi ont occupé pour le pire, sanglant, mortel, le haut du pavé. Ces enfants-là comme tous les enfants n’aimaient pas perdre, ils ont appris sur le grill quelques mots-éclairs qu’ils ont criés avant de mourir dans une langue dont ils ne savaient rien, une langue qui leur a offert, à eux les analphabètes, un peu de ce que leur propre langue ne leur avait pas donné, une main courante et des points d’exclamation, pour tout foutre en l’air, des femmes, des enfants et des hommes ; ils se refusaient au jeu des questions et des réponses, ça ne leur a jamais convenu ; ils se sont explosés, pas de dialogue, ils sont morts.

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On aimerait revenir en arrière, leur raconter des histoires, trop tard ; c’étaient des gamins sans personne, abandonnés sans le savoir. Alors le regret, le pardon, ils ne connaissent pas. Qui ? Ils ne comptent pour rien, ils sont morts. Personne ne les a pris au sérieux, croyant dur comme fer que ces gamins n’oseraient pas, que les digues étaient solides, et que le tu ne tueras pas serait indéfiniment reconduit, la digue a lâché ; scugnizzi devenus voyous, ils sont nombreux à ne plus rien avoir à perdre.
Certains de nos politiques annoncent que la guerre a commencé, méfions-nous ; car il y a les voyous d’en-bas et les voyous d’en-haut, ceux qui n’ont rien et ceux qui ont tout, les uns et les autres souhaitant avoir pour alliés ceux du milieu. Si la société civile accepte de rejoindre sans condition l’appel de ceux qui ont détourné le flux des richesses dans leurs escarcelles pour combattre l’inhumaine violence des voyous égarés d’en-bas, je crains le pire. La violence sans fond que nous n’imaginions pas, ou que nous croyions avoir détournée ou même vaincue pourrait bien avoir trouvé un nouveau terreau.
On demande la croissance, mais la croissance de quoi ; tout cela pourrait mal tourner. La tâche est immense : nous avons désormais à assister non seulement les proches des victimes, mais aussi les petits frères et les petites soeurs des assassins, ils pourraient venir grossir leurs rangs ; il convient également de détourner d’une manière ou d’une autre les richesses de ceux qui ont trop en direction de ceux qui manquent de tout sans quoi…
La guerre qui menace, ce n’est pas la guerre entre ceux du bien et ceux du mal, mais celle de tous contre tous. Et il y a des jours, des mots, des jugements, des empressements, des assurances, vous en conviendrez, qui la rendent dramatiquement plus familière.

Jean Prod’hom

Place de la Croix-Blanche (Epalinges)

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Donner en marchant
un rythme à sa lassitude
qui, bientôt, s’éloigne en trottinant.

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Le printemps hésitait à s’installer, l’hiver n’avait pourtant pas été rude ; on soupirait sur le seuil des maisons lorsque la neige était tombée pendant la nuit ; certains affirmaient que le merle n’avait pas chanté, d’autres qu’ils l’avaient entendu ; le printemps laissait voir en effet de curieux ratés, faisait – un jour sur deux – un pas en avant, la nuit suivante deux pas en arrière. Chacun s’impatientait sans le montrer, on avait beau ne pas y croire, quelque chose s’était peut-être enrayé. Personne n’osait l’affirmer, on craignait de retarder la venue des beaux jours en se plaignant, tandis que les traînes de l’hiver demeuraient aux lisières. Et soudain, ce dont on avait impatiemment guetté la venue est arrivé sans qu’on l’ait vu venir. Il a suffi de se retourner et de regarder.
Ce matin il fait jour lorsque je pars à la mine, les agneaux gambadent à la Marjolatte, les hirondelles virevoltent au Cheylard, les repousses des saules jaunes hirsutes balaient le ciel, les tout petits ont sorti cet après-midi leur casque et leur trottinette, les plus grands jouent au foot dans la cour du collège, Lili est dans le jardin avec Oscar, les portes restent ouvertes.
Le printemps c’est peut-être cela, cette inquiétude qui remue, ces propos contradictoires, ce mélange de précipitation et de patience ; la crainte que la nouvelle saison ne vienne pas d’un coup, partout et au même instant, et puis cet étonnement qu’elle soit déjà là alors qu’on croyait encore l’attendre.
Les signes de la belle saison sont ses retards, le soleil les éclairera bientôt tous ensemble, semés de couleurs et soudés par le vert, nous forçant à nous réfugier sous l’ombre du tilleul. On se plaindra alors, comme l’année dernière, de la chaleur à laquelle nous n’étions pas habitués et de la poussière sèche sur les chemins de terre.
Le printemps efface dans ses manières d’apparaître tous les repères, il nous amène à oublier et à recommencer, avec la crainte qu’un jour il pourrait, comme le soleil, ne pas revenir.

Jean Prod’hom